Poésies, 1833· Mes heures perdues
La Pauvreté
Je suis pauvre, et pour moi l’on n’a que du mépris !
S’écriait l’autre jour le malheureux Fabrice ;
Quelqu’un lui dit : Mon cher, Pauvreté n’est pas vice.
Ah ! répondit-il, c’est bien pis !Poésie du siècle dernier.
Hôtes de ce séjour‖ d’angoisse et de souffrance,Où Satan sur le seuil‖ a mis : Plus d’espérance !Qui vous brisez le front‖ contre ses murs de fer,Et vîntes échanger,‖ dans cette fange immonde,La perpétuité‖ des peines de ce mondePour l’éternité de l’enfer !
O vous, bandits, larrons‖ d’Italie ou d’Espagne,Hôtes dés grands chemins,‖ qui courez la campagneDe Tarente à Venise,‖ et de Rome au Simplon ;Et vous, concitoyens,‖ voleurs de ma patrie.Qui, les cheveux rasés‖ et l’épaule flétrie.Ramiez dans Brest ou dans Toulon !
Et vous qui, franchissant‖ les monts et les cascades,Imploriez la madone,‖ et braviez les alcades,Castillans, Grenadins !‖ et vous qui, sourdement,Sous le ciel de l’Écosse,‖ alliez dans les ténèbresRessusciter les morts‖ dans leurs linceuls funèbresAvant le jour du jugement !
Filles de joie, ô vous‖ qu’on voyait dans la rue.Autour d’un mauvais lieu,‖ faire le pied de grue.Dont l’amour fut mortel,‖ et le baiser fatal ;Vous tous, morts dans le crime‖ et dans l’impénitence,Spectres, qu’ont ainsi faits‖ la roue ou la potence,La guillotine ou l’hôpital !
Vous tous, mes vieux damnés,‖ races de Dieu maudites,Approchez-vous ici,‖ parlez-nous, et nous ditesAux gouffres de Satan‖ combien a rapportéChaque péché mortel‖ qui damne l’autre vie ;Combien l’Orgueil, combien‖ l’Avarice ou l’Envie,Combien surtout la Pauvreté ?
C’est Elle qui flétrit‖ une âme encor novice,L’enlace, et la conduit‖ au crime par le vice.Courbant les plus hauts fronts‖ avec sa main de fer ;Qui mêle le poison‖ et qui tire l’épée :Elle, la plus féconde‖ et la mieux occupéeDes pourvoyeuses de l’enfer !
Pauvreté ! vaste mot.‖ Puissances de la terre,Qui portez de vos noms‖ l’orgueil héréditaire,Savez-vous ce que c’est‖ qu’avoir soif, avoir faim :L’hiver, dans un grabat‖ juché sous la toiture,Passer le jour sans feu,‖ la nuit sans couverture ;Ce que c’est que le pauvre, enfin ?
— C’est un homme qui va,‖ sur les places publiques,Colporter, tout perclus,‖ une boîte à reliques ;Un aveugle en haillons,‖ qu’on voit par les cheminsAccompagné d’un chien‖ qui porte une sébile,Agenouillé par terre,‖ et qui chante, immobile,Un cantique, en joignant les mains :
C’est un homme qui veille‖ au seuil la nuit entière,Et vient, sortans du bal,‖ vous ouvrir la portière,Recommandant sa peine‖ aux cœurs compatissans ;C’est une femme en pleurs‖ qui voile son visageEt tient à ses côtés‖ deux enfans en bas-âgeDressés à suivre les passans.
C’est cela : rien de plus.‖ D’ailleurs, c’est une classe,Les pauvres : il faut bien‖ que chacun ait sa place ;Dieu seul sait comme tout‖ ici doit s’ordonner :Il a mis la santé‖ près de la maladie,Le riche près du pauvre :‖ il faut que l’un mendiePour que l’autre puisse donner.
Et quand, lassés de voir‖ qu’on vous suit à la trace,Vous vous êtes saignés,‖ à grand’peine, et par grâce,Du denier qu’un laquais‖ insolent a jeté :Grands seigneurs, financiers,‖ belles dames, duchesses.Vous vous tenez contens,‖ et croyez vos richessesQuittes envers la pauvreté !
Mais il en est une autre,‖ une autre cent fois pire,Qui n’a point de haillons,‖ celle-là, qui n’inspireNi pitié, ni dégoût,‖ qui se pare de fleurs :Qui ne se montre point,‖ mendiante et quêteuse,Mais, sous de beaux habits,‖ cache, toute honteuse.Ses ulcères et ses douleurs.
Elle vient au concert,‖ et chante : au bal, et danse :Jamais, jamais un geste,‖ un mot dont l’imprudenceTrahirait des tourmens‖ qui ne sont point compris ;C’est un combat sans fin,‖ une longue détresse,Une fièvre qui mine,‖ un cauchemar qui presseEt tue en étouffant vos cris.
C’est ce mal qui travaille‖ une âme bien placée,Qui s’indigne du rang‖ où le sort l’a laissée ;Qui demeure toujours‖ triste au sein des plaisirs,Parce qu’elle en sait bien‖ le terme, et s’importuneDe n’égaler jamais‖ ses vœux à sa fortune,Ni son espoir à ses désirs.
C’est le fléau du siècle,‖ et cette maladieGagne de proche en proche,‖ ainsi qu’un incendie :Le monde dans son sein‖ porte un hôte inconnu :C’est un ver dans le cœur,‖ c’est le cheval de Troie,D’où les Grecs tout armés‖ tomberont sur leur proieQuand le moment sera venu.
Or, quand cela se voit,‖ c’est une marque sûreQu’il s’est fait au-dedans‖ une grande blessure.Enseignement certain,‖ par où Dieu nous apprendQu’une société‖ vieillie et décrépiteS’émeut au plus profond‖ de sa base, et palpiteDu dernier râle d’un mourant.
Je vous en avertis,‖ riches ; prenez-y garde !L’édifice est usé :‖ si quelqu’un par mégardePasse trop chargé d’or‖ sur ses planchers pourris,— Un grain de blé suffit‖ pour combler la mesure :Au choc le plus léger‖ cette vieille masureVous étouffe sous ses débris.
Peu de jours sont passés‖ depuis qu’en sa colèreLyon a vu rugir‖ le monstre populaire :Vous aviez cru le voir‖ arriver en trois bonds,Le sang dans les regards,‖ le feu dans les narines.Et vous aviez serré‖ votre or sur vos poitrines.Pâles comme des moribonds.
S’il n’a pas, cette fois‖ encor, rompu sa chaîne,Si la porte est de fer‖ et la cage de chêne,Pourtant n’approchez pas‖ des barreaux trop souvent.Car sa force s’accroît,‖ et sa rage, en silence ;Et gare qu’un beau jour‖ il les brise, et s’élanceLibre enfin, et les crins au vent !
Versification
- Forme
- 19 sizains (sizains)
- Rimes
- 19(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (95 de 12, 19 de 8)· profil 8, 6−6
- Strophes
- 19 sizains
- Mots à la rime
- a souffrance / d’espérance féminine, classiqueb fer / l’enfer masculine, classiquec immonde / monde féminine, classiquea d’Espagne / campagne féminine, classiqueb Simplon / Toulon masculine, classiquec patrie / flétrie féminine, classiquea cascades / alcades féminine, classiqueb sourdement / jugement masculine, classiquec ténèbres / funèbres féminine, classiquea rue / grue féminine, classiqueb fatal / l’hôpital masculine, classiquec l’impénitence / potence féminine, classiquea maudites / dites féminine, classiqueb rapporté / Pauvreté masculine, classiquec vie / l’Envie féminine, classiquea novice / vice féminine, classiquec l’épée / occupée féminine, classiquea terre / héréditaire féminine, classiqueb faim / enfin masculine, classiquec toiture / couverture féminine, classiquea publiques / reliques féminine, classiqueb chemins / mains masculine, classiquec sébile / immobile féminine, classiquea entière / portière féminine, classiqueb compatissans / passans masculine, classiquec visage / bas-âge féminine, classiquea classe / place féminine, classiqueb s’ordonner / donner masculine, classiquec maladie / mendie féminine, classiquea trace / grâce féminine, classiqueb jeté / pauvreté masculine, classiquec duchesses / richesses féminine, classiquea pire / n’inspire féminine, classiqueb fleurs / douleurs masculine, classiquec quêteuse / honteuse féminine, classiquea danse / l’imprudence féminine, classiqueb compris / cris masculine, classiquec détresse / presse féminine, classiquea placée / laissée féminine, classiqueb plaisirs / désirs masculine, classiquec s’importune / fortune féminine, classiquea maladie / incendie féminine, classiqueb inconnu / venu masculine, classiquec Troie / proie féminine, classiquea sûre / blessure féminine, classiqueb apprend / mourant masculine, classiquec décrépite / palpite féminine, classiquea garde / mégarde féminine, classiqueb pourris / débris masculine, classiquec mesure / masure féminine, classiquea colère / populaire féminine, classiqueb bonds / moribonds masculine, classiquec narines / poitrines féminine, classiquea chaîne / chêne féminine, classiqueb souvent / vent masculine, classiquec silence / s’élance féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
114 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, H. Floury, éditeur, 1900· numérisation archive.org· Sources