Poésies, 1833· Mes heures perdues
La Saint-Barthélemy
I
Les prêtres avaient dit :‖ « En ce temps-là, mes frères,On a vu s’élever‖ des docteurs téméraires,Des dogmes de la foi‖ censeurs audacieux :Au fond du Saint des saints‖ l’Arche s’est refermée,Et le puits de l’abîme‖ a vomi la fuméeQui devait obscurcir‖ la lumière des cieux.
L’Antéchrist est venu,‖ qui parcourut la terre :Tout à coup, soulevant‖ un terrible mystère,L’impie a remué‖ de profanes débats ;Il a dressé la tête :‖ et des voix hérétiquesOnt outragé la Bible,‖ et chanté les cantiquesDans le langage impur‖ qui se parle ici-bas.
Mais si le ciel permet‖ que l’Église affligéeGémisse pour un temps,‖ et ne soit point vengée ;S’il lui plaît de l’abattre‖ et de l’humilier :Si sa juste colère,‖ un moment assoupie.Dans sa gloire d’un jour‖ laisse dormir l’impie,Et livre ses élus‖ au bras séculier ;
Quand les temps sont venus,‖ le fort qui se relèveSoudain de la main droite‖ a ressaisi le glaive :Sur les débris épars‖ qui gisaient sans honneurIl rebâtit le Temple,‖ et ses armes bénitesAbattent sous leurs coups‖ les vils Madianites,Comme fait les épis‖ la faux du moissonneur.
Allez donc, secondant‖ de pieuses vengeances,Pour vous et vos parens‖ gagner les indulgences ;Fidèles, qui savez‖ croire sans examen,Noble race d’élus‖ que le ciel a choisie,Allez, et dans le sang‖ étouffez l’hérésie !Ou la messe, ou la mort !‖ » — Le peuple dit : Amen.
II
A l’hôtel de Soissons,‖ dans une tour mystique,Catherine interroge‖ avec des yeux émusDes signes qu’imprima‖ l’anneau cabalistiqueDu grand Michel Nostradamus.Elle a devant l’autel‖ déposé sa couronne ;A l’image de sa patronne,En s’agenouillant pour prier.Elle a dévotement‖ promis une neuvaine,Et tout haut, par trois fois,‖ conjuré la verveineEt la branche du coudrier.
« Les astres ont parlé :‖ qui sait entendre, entende !Ils ont nommé ce vieux‖ Gaspard de Châtillon :Ils veulent qu’en un jour‖ ma vengeance s’étendeDe l’Artois jusqu’au Roussillon.Les pieux défenseurs‖ de la foi chancelanteD’une guerre déjà trop lenteOnt assez couru les hasards :A la cause du ciel‖ unissons mon outrage.Périssent, engloutis‖ dans un même naufrage.Les huguenots et les guisards ! »
III
C’était un samedi‖ du mois d’août : c’était l’heureOù l’on entend de loin,‖ comme une voix qui pleure,De l’angélus du soir‖ les accens retentir :Et le jour qui devait‖ terminer la semaineÉtait le jour voué,‖ par l’Église romaine.A saint Barthélémy,‖ confesseur et martyr.
Quelle subite inquiétudeA cette heure ? quels nouveaux crisViennent troubler la solitudeEt le repos du vieux Paris ?Pourquoi tous ces apprêts funèbres,Pourquoi voit-on dans les ténèbresCes archers et ces lansquenets ?Pourquoi ces pierres entassées,Et ces chaînes de fer placéesDans le quartier des Bourdonnais ?
On ne sait. Mais enfin,‖ quelque chose d’étrangeDans l’ombre de la nuit‖ se prépare et s’arrange.Les prévôts des marchands,‖ Marcel et Jean Charron.D’un projet ignoré‖ mystérieux complices.Ont à l’Hôtel-de-Ville‖ assemblé les milices,Qu’ils doivent haranguer‖ debout sur le perron.
La ville, dit-on, est cernéeDe soldats, les mousquets chargés ;Et l’on a vu, l’après-dînée.Arriver les chevau-légers :Dans leurs mains le fer étincelle ;Ils attendent le boute-selle.Prêts au premier commandement ;Et des cinq cantons catholiques,Sur l’Évangile et les reliques,Les Suisses ont prêté serment.
Auprès de chaque pont‖ des troupes sont postées :Sur la rive du nord‖ les barques transportées ;Par ordre de la cour,‖ quittant leurs garnisons,Des bandes de soldats‖ dans Paris accouruesPassent, la hallebarde‖ au bras, et dans les ruesDes gens ont été vus‖ qui marquaient des maisons.
On vit, quand la nuit fut venue,Des hommes portant sur le dosDes choses de forme inconnueEt de mystérieux fardeaux.Et les passans se regardèrent :Aucuns furent qui demandèrent :— Où portes-tu, par l’ostensoir !Ces fardeaux pesans, je te prie ?— Au Louvre, votre seigneurie.Pour le bal qu’on donne ce soir.
IV
Il est temps ; tout est prêt : les gardes sont placées.De l’hôtel Châtillon‖ les portes sont forcées ;Saint-Germain-l’Auxerrois‖ a sonné le tocsin :Maudit de Rome, effroi‖ du parti royaliste,C’est le grand-amiral‖ Coligni que la listeDésigne le premier‖ au poignard assassin.
— « Est-ce Coligni qu’on te nomme ? »— « Tu l’as dit. Mais, en vérité,Tu devrais respecter, jeune homme.Mon âge et mon infirmité.Va, mérite ta récompense ;Mais, tu pouvais bien, que je pense,T’épargner un pareil forfaitPour le peu de jours qui m’attendent ! »Ils hésitaient, quand ils entendentGuise leur criant : « Est-ce fait ? »
Ils l’ont tué ! la tête‖ est pour Rome. On espèreQue ce sera présent‖ agréable au saint père.Son cadavre est jeté‖ par-dessus le balcon :Catherine aux corbeaux‖ l’a promis pour curée.Et rira voir demain,‖ de ses fils entourée,Au gibet qu’elle a fait‖ dresser à Montfaucon.
Messieurs de Nevers et de Guise,Messieurs de Tavanne et de Retz,Que le fer des poignards s’aiguise,Que vos gentilshommes soient prêts.Monsieur le duc d’Anjou, d’Entrague,Bâtard d’Angoulême, Birague,Faites armer tous vos valets !Courez où le ciel vous ordonne,Car voici le signal que donneLa Tour-de-l’horloge au Palais.
Par l’espoir du butin‖ ces hordes animées.Agitant à la main‖ des torches allumées,Au lugubre signal‖ se hâtent d’accourir :Ils vont. Ceux qui voudraient,‖ d’une main impuissante,Écarter des poignards‖ la pointe menaçante.Tombent ; ceux qui dormaient‖ s’éveillent pour mourir.
Troupes au massacre aguerries,Bedeaux, sacristains et curés,Moines de toutes confréries.Capucins, Carmes, Prémontrés,Excitant la fureur civile,En tout sens parcourent la villeArmés d’un glaive et d’un missel.Et vont plaçant des sentinellesDu Louvre au palais des TournellesDe Saint-Lazare à Saint-Marcel.
Parmi les tourbillons‖ d’une épaisse fuméeQue répand en flots noirs‖ la résine enflammée,A la rouge clarté‖ du feu des pistolets,On voit courir des gens‖ à sinistre visage,Et comme des oiseaux‖ de funeste présage,Les clercs du Parlement‖ et des deux Châtelets.
Invoquant les saints et les saintes,Animés par les quarteniers,Ils jettent les femmes enceintesPar-dessus le Pont-aux-Meuniers.Dans les cours, devant les portiques.Maîtres, écuyers, domestiques.Tous sont égorgés sans merci :Heureux qui peut dans ce carnage,Traversant la Seine à la nage.Trouver la porte de Bussi !
C’est par là que, trompant‖ leur fureur meurtrière,Avertis à propos,‖ le vidame Perrière,De Fontenay, Caumont,‖ et de Montgomery,Pressés qu’ils sont de fuir,‖ sans casque, sans cuirasse.Échappent aux soldats‖ qui courent sur leur traceJusque sous les remparts‖ de Montfort-l’Amaury.
Et toi, dont la crédule enfance,Jeune Henri le Navarrois.S’endormit, faible et sans défense,Sur la foi que donnaient les rois ;L’espérance te soit rendue :Une clémence inattendueA pour toi suspendu l’arrêt ;Vis pour remplir ta destinée,Car ton heure n’est pas sonnée,Et ton assassin n’est pas prêt !
Partout des toits rompus‖ et des portes brisées,Des cadavres sanglans‖ jetés par les croisées,A des corps mutilés‖ des femmes insultant ;De bourgeois, d’écoliers,‖ des troupes meurtrières.Des blasphèmes, des pleurs,‖ des cris et des prières.Et des hommes hideux‖ qui s’en allaient chantant :
« Valois et LorraineEt la double croix !L’hérétique apprenneLe pape et ses droits !Tombant sous le glaive.Que l’impie élèveUn bras impuissant ;Archers de Lausanne,Que la pertuisaneS’abreuve de sang !
Croyez-en l’oracleDes corbeaux passans,Et le grand miracleDes Saints-Innocens.A nos cris de guerreOn a vu naguère,Malgré les chaleurs,Surgir une brancheD’aubépine francheCouverte de fleurs !
Honni qui pardonne !Allez sans effroi,C’est Dieu qui l’ordonne,C’est Dieu, c’est le roi !Le crime s’expie ;Plongez à l’impieLe fer au côtéJusqu’à la poignée ;Saignez ! la saignéeEst bonne en été ! »
V
Aux fenêtres du Louvre,‖ on voyait le roi. « Tue,Par la mort Dieu ! que l’hydre‖ enfin soit abattue !Qu’est-ce ? ils veulent gagner‖ le faubourg Saint-Germain ?J’y mets empêchement :‖ et, si je ne m’abuse,Ce coup est bien au droit.‖ — George, une autre arquebuse,Et tenez toujours prête‖ une mèche à la main.
Allons, tout va bien : Tue !‖ — Ah. Cadet de Lorraine,Allez-vous-en quérir‖ les filles de la reine.Voici Dupont, que vient‖ d’abattre un Écossais :Vous savez son affaire ?‖ Aussi bien, par la messe,Le cas était douteux,‖ et je vous fais promesseQu’elles auront plaisir‖ à juger le procès.
Je sais comment la meute‖ en plaine est gouvernée ;Comment il faut chasser,‖ en quel temps de l’année.Aux perdrix, aux faisans,‖ aux geais, aux étourneaux ;Comment on doit forcer‖ la fauve en son repaire ;Mais je n’ai point songé,‖ par l’âme de mon père,A mettre en mon traité‖ la chasse aux huguenots ! »
Juillet 1829.
Versification
- Forme
- Sizains
- Rimes
- 17(aabccb) 12(ababccdeed) 1(ababccbddb)
- Mètre
- Vers de 12, 8 et 5 syllabes (114 de 12, 88 de 8, 30 de 5)· profil 8, 5, 6+6
- Strophes
- 7 sizains, 7 dizains
- Mots à la rime
- a frères / téméraires féminine, classiqueb audacieux / cieux masculine, classiquec refermée / fumée féminine, classiquea terre / mystère féminine, classiqueb débats / ici-bas masculine, classiquec hérétiques / cantiques féminine, classiquea affligée / vengée féminine, classiqueb l’humilier / séculier masculine, classiquec assoupie / l’impie féminine, classiquea relève / glaive féminine, classiqueb honneur / moissonneur masculine, classiquec bénites / Madianites féminine, classiquea vengeances / indulgences féminine, classiqueb examen / Amen masculine, classiquec choisie / l’hérésie féminine, classiquea mystique / cabalistique féminine, classiqueb émus / Nostradamus masculine, classiquec couronne / patronne féminine, classiqued prier / coudrier masculine, classiquee neuvaine / verveine féminine, classiquea entende / s’étende féminine, classiqueb Châtillon / Roussillon masculine, classiquec chancelante / lente féminine, classiqued hasards / guisards masculine, classiquee outrage / naufrage féminine, classiquea l’heure / pleure féminine, classiqueb retentir / martyr masculine, classiquec semaine / romaine féminine, classiquea inquiétude / solitude féminine, classiqueb cris / Paris masculine, classiquec funèbres / ténèbres féminine, classiqued lansquenets / Bourdonnais masculine, classiquee entassées / placées féminine, classiquea d’étrange / s’arrange féminine, classiqueb Charron / perron masculine, classiquec complices / milices féminine, classiquea cernée / l’après-dînée féminine, classiqueb chargés / chevau-légers masculine, classiquec étincelle / boute-selle féminine, classiqued commandement / serment masculine, classiquee catholiques / reliques féminine, classiquea postées / transportées féminine, classiqueb garnisons / maisons masculine, classiquec accourues / rues féminine, classiquea venue / inconnue féminine, classiqueb dos / fardeaux masculine, classiquec regardèrent / demandèrent féminine, classiqued l’ostensoir / soir masculine, classiquee prie / seigneurie féminine, classiquea placées / forcées masculine, mixteb tocsin / assassin masculine, classiquec royaliste / liste féminine, classiquea nomme / homme féminine, classiqueb vérité / infirmité masculine, classiquec récompense / pense féminine, classiqued forfait / fait masculine, classiquee m’attendent / entendent féminine, classiquea espère / père féminine, classiqueb balcon / Montfaucon masculine, classiquec curée / entourée féminine, classiquea Guise / s’aiguise féminine, classiqueb Retz / prêts masculine, classiquec d’Entrague / Birague féminine, classiqueb valets / Palais masculine, classiqued ordonne / donne féminine, classiquea animées / allumées féminine, classiqueb d’accourir / mourir masculine, classiquec impuissante / menaçante féminine, classiquea aguerries / confréries féminine, classiqueb curés / Prémontrés masculine, classiquec civile / ville féminine, classiqued missel / Saint-Marcel masculine, classiquee sentinelles / Tournelles féminine, classiquea fumée / enflammée féminine, classiqueb pistolets / Châtelets masculine, classiquec visage / présage féminine, classiquea saintes / enceintes féminine, classiqueb quarteniers / Pont-aux-Meuniers masculine, classiquec portiques / domestiques féminine, classiqued merci / Bussi masculine, classiquee carnage / nage féminine, classiquea meurtrière / Perrière féminine, classiqueb Montgomery / Montfort-l’Amaury masculine, classiquec cuirasse / trace féminine, classiquea enfance / défense féminine, classiqueb Navarrois / rois masculine, classiquec rendue / inattendue féminine, classiqued l’arrêt / prêt masculine, classiquee destinée / sonnée féminine, classiquea brisées / croisées féminine, classiqueb insultant / chantant masculine, classiquec meurtrières / prières féminine, classiquea Lorraine / apprenne féminine, classiqueb croix / droits masculine, classiquec glaive / élève féminine, classiqued impuissant / sang masculine, non classiquee Lausanne / pertuisane féminine, classiquea l’oracle / miracle féminine, classiqueb passans / Saints-Innocens masculine, classiquec guerre / naguère féminine, classiqued chaleurs / fleurs masculine, classiquee branche / franche féminine, classiquea pardonne / l’ordonne féminine, classiqueb effroi / roi masculine, classiquec s’expie / l’impie féminine, classiqued côté / été masculine, classiquee poignée / saignée féminine, classiquea Tue / abattue féminine, classiqueb Saint-Germain / main masculine, classiquec m’abuse / arquebuse féminine, classiquea Lorraine / reine féminine, classiqueb Écossais / procès masculine, classiquec messe / promesse féminine, classiquea gouvernée / l’année féminine, classiqueb étourneaux / huguenots masculine, classiquec repaire / père féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.3· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
232 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, H. Floury, éditeur, 1900· numérisation archive.org· Sources