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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Dans la fournaise, 1892

A Georges Rochegrosse

Théodore de Banville· distiques, alexandrins, 58 vers

Georges, dans le domaine‖ où l’Esprit nous emporteJusqu’aux cieux fulgurants‖ dont il ouvre la porte,Songeur inassouvi,‖ tu ne dédaignes rien.Dans ta pensée où roule‖ un flot shaksperien,La grande évocatrice‖ au front d’airain, l’Histoire,Rend aux siècles finis‖ la vie expiatoire.L’Égypte, l’Assyrie‖ et l’Inde, l’OrientTout entier, apparaît‖ sous son grand ciel riantEt les chocs des guerriers,‖ les batailles des races,Le couvert mis partout‖ pour les corbeaux voraces,Et les bouches de rose‖ envoyant les hérosMourir, éblouis, sous‖ les sabres des bourreaux ;Tyr, Héliopolis,‖ les villes inconnues,Les festins monstrueux,‖ les ors, les femmes nues,Les Déesses volant‖ avec l’ardent ZéphyrEt regardant l’azur‖ de leurs yeux de saphir ;Dans le matin, brumeux‖ comme une mousseline,Le portefaix de Rome‖ accostant Messaline ;Notre France expirant‖ dans sa gloire, Azincourt ;Jeanne écoutant ses voix,‖ Ange qui nous secourt ;Les rois, tous ces Louis‖ à l’âme versaillaise ;La Révolution‖ chantant sa MarseillaiseEt, pareil à Roland‖ qui meurt au fond du val,Napoléon poussant‖ devant lui son cheval ;Puis la Douleur moderne‖ avec sa platitude,L’épouvante, l’oubli‖ des Dieux, l’inquiétude,Et la blessure d’où‖ notre sang ruissela,Tu songes, tu revois,‖ tu pétris tout cela,Et jetant sur tes yeux‖ sa fantasmagorie,Cette magicienne‖ en deuil, l’AllégorieQui fait vivre et frémir‖ l’idée en ton cerveau,Invente chaque jour‖ un spectacle nouveau.Avec leurs cavaliers‖ épars, leurs cris sonores,Leurs bûchers embrasés‖ flambant sous les aurores,Les projets de tableaux‖ que tu m’as racontés,Nombreux comme les flots‖ que nul œil n’a comptés,Lasseraient ton génie‖ et ton âme intrépide,Quand même tu peindrais‖ d’une main plus rapideQue l’éclair dans la nue‖ ou le vol des milans.Pour pouvoir y suffire‖ il te faudrait mille ans,Car ton rêve effréné‖ dessine sur des toilesPlus de sujets toujours‖ divers que n’a d’étoilesLa fourmillante et vaste‖ immensité du ciel.L’un d’eux, t’en souviens-tu ?‖ fait voir, essentiel,En sa brutalité,‖ le mythe de la Vie,Et cette gueule qui,‖ toujours inassouvieMord l’Espérance avec‖ son pâle nourrisson.Ce sujet effrayant,‖ qui donne le frisson,Je le note en huit vers,‖ tout pantelants de crime,Et je le fixe avec‖ le clou d’or de la Rime.Amour, le tourmenteur,‖ le dieu cruel, au fondDe sa caverne, où dort‖ l’oubli noir et profond,Taciturne, enfermé‖ dans ses ailes énormes,Sous la tragique horreur‖ des basaltes difformesÉclairant l’ombre vague‖ avec ses yeux vainqueurs,Amour soucieux mange‖ et dévore des cœurs,Et le sang et la chair‖ de ce festin faroucheDébordent en flots noirs‖ sur les coins de sa bouche.

Samedi, 2 avril 1887.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
29((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a emporte / porte féminine, classiqueb rien / shaksperien masculine, classiquea l’Histoire / expiatoire féminine, classiqueb l’Orient / riant masculine, classiquea races / voraces féminine, classiqueb héros / bourreaux masculine, classiquea inconnues / nues féminine, classiqueb Zéphyr / saphir masculine, classiquea mousseline / Messaline féminine, classiqueb Azincourt / secourt masculine, classiquea versaillaise / Marseillaise féminine, classiqueb val / cheval masculine, classiquea platitude / l’inquiétude féminine, classiqueb ruissela / cela masculine, classiquea fantasmagorie / l’Allégorie féminine, classiqueb cerveau / nouveau masculine, classiquea sonores / aurores féminine, classiqueb racontés / comptés masculine, classiquea intrépide / rapide féminine, classiqueb milans / ans masculine, classiquea toiles / d’étoiles féminine, classiqueb ciel / essentiel masculine, classiquea Vie / inassouvie féminine, classiqueb nourrisson / frisson masculine, classiquea crime / Rime féminine, classiqueb fond / profond masculine, classiquea énormes / difformes féminine, classiqueb vainqueurs / cœurs masculine, classiquea farouche / bouche féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

58 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 2001· numérisation Peter Edwards· Sources