Dans la fournaise, 1892
L’Enfant
C’était au Luxembourg,‖ par un matin brûlantDe Juillet, où le clair‖ soleil étincelantVersait partout les feux‖ de ses apothéoses,Jetait des taches d’or‖ parmi les lauriers-rosesEt baignant de rayons‖ leurs cœurs incendiés,Embrasait, furieux,‖ les fleurs des grenadiers.De beaux enfants jouaient,‖ montrant leurs jambes nues,Gais, sérieux, ouvrant‖ leurs bouches ingénues,Et la course faisait‖ voler dans l’air vermeilLeurs cheveux frémissants,‖ blonds comme le soleil.Les beaux petits garçons‖ et les petites fillesJouaient à la madame,‖ à la toupie, aux billes.Ceux-ci, vite, emplissaient‖ à la pelle des seauxDe sable, ou bien faisaient‖ voltiger les cerceaux,Ou se disputaient, fous‖ et prompts à la riposte.D’autres couraient ensemble‖ et jouaient à la poste,Faisant voler au vent‖ leur petit cotillon.L’un était le cheval,‖ l’autre le postillon,Et leurs petits amis‖ avaient grand’peine à suivreLes claquements du fouet‖ et les grelots de cuivre.Tous, douces fleurs, charmante‖ aurore du présent,Allaient se bousculant,‖ se battant, se baisant,Et leurs grands yeux emplis‖ d’espoir et de chimèresFaisaient s’épanouir‖ les sourires des mères,Et tout n’était que joie‖ infinie à l’entour.Mais, ô rêve ! ô sinistre‖ enchantement du jour !Comme s’il eût caché‖ d’invisibles désastres,Il sembla que l’azur,‖ où sommeillent les astres,S’allumait, et dans l’air‖ fluide et paresseux,Les spectres de midi,‖ plus effrayants que ceuxDe la nuit, au milieu‖ des rayons apparurent,Foules qui lentement‖ s’enflèrent et s’accrurent,Flottant dans la lumière‖ et l’éblouissement ;Et dans le lointain clair‖ s’ébauchaient vaguementCes fantômes gardant‖ leur sinistre posture,Teints des couleurs du prisme‖ et de la pourriture.C’était le Meurtre ayant‖ dans la main son couteau,Le Vol, cachant des sacs‖ pleins d’or sous un manteau,L’Usure avec des mains‖ faites comme des serres,La Débauche riante‖ au sein rongé d’ulcères,L’Avarice veillant‖ auprès d’un coffre ouvert,L’Ivresse avec son verre‖ empli du poison vert,La Colère acharnée‖ à de hideux sévices,Et toute la cohorte‖ innombrable des VicesEt des vils Appétits‖ repus et triomphants.Et tous, en regardant‖ les beaux petits enfants,Disaient : Vous serez les‖ acteurs des sombres drames,Les vivants. Vous serez‖ des hommes et des femmes,Nés de la fange, par‖ le désir entraînés,Abjects, vains ; c’est pourquoi‖ vous nous appartenez.Ivres et furieux,‖ vous chercherez vos joiesDans la chair pantelante,‖ et vous êtes nos proies.Mais un frisson d’horreur‖ dans leur foule courutEt tranquille, parmi‖ les enfants apparut,Avec une douceur‖ amie et reposée,Pareil au chaste lys‖ que baigne la rosée,Un enfant couronné‖ d’épines, que ceignaitUne blanche auréole,‖ et dont le front saignait.Devant son clair regard,‖ aussi doux que les baumes,S’enfuirent, éperdus,‖ les livides fantômes,Les Vices, les Fureurs,‖ les sanglants Appétits,Et lui, le chaste Enfant,‖ tandis que les petitsLe regardaient sans peur‖ de leurs yeux téméraires,Il leur disait : Jouez‖ en paix, mes petits frères.
Mercredi, 5 janvier 1887.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 32((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a brûlant / étincelant masculine, classiqueb apothéoses / lauriers-roses féminine, classiquea incendiés / grenadiers masculine, classiqueb nues / ingénues féminine, classiquea vermeil / soleil masculine, classiqueb filles / billes féminine, classiquea seaux / cerceaux masculine, classiqueb riposte / poste féminine, classiquea cotillon / postillon masculine, classiqueb suivre / cuivre féminine, classiquea présent / baisant masculine, classiqueb chimères / mères féminine, classiquea l’entour / jour masculine, classiqueb désastres / astres féminine, classiquea paresseux / ceux masculine, classiqueb apparurent / s’accrurent féminine, classiquea l’éblouissement / vaguement masculine, classiqueb posture / pourriture féminine, classiquea couteau / manteau masculine, classiqueb serres / d’ulcères féminine, classiquea ouvert / vert masculine, classiqueb sévices / Vices féminine, classiquea triomphants / enfants masculine, classiqueb drames / femmes féminine, classiquea entraînés / appartenez masculine, classiqueb joies / proies féminine, classiquea courut / apparut masculine, classiqueb reposée / rosée féminine, classiquea ceignait / saignait masculine, classiqueb baumes / fantômes féminine, classiquea Appétits / petits masculine, classiqueb téméraires / frères féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 2001· numérisation Peter Edwards· Sources