Dans la fournaise, 1892
Les Demoiselles des chars
Paris qui vit et s’extasie,Toujours jeune au milieu‖ du monde avarié,Pour la peinture‖ et pour la poésieQuel thème est plus divin,‖ plus beau, plus varié ?Oh ! Paris ! Paris en délire,Avec sa joie, avec son rire,Avec ses amoureux sanglotsEt sa folle rumeur‖ qui monte aux cieux féeriques,Pareille au tumulte des flots,Chante dans l’ouragan‖ de mes rimes lyriques.
Comme le grand aïeul Pindare,Dont les vers s’envolaient,‖ parmi la nue épars,Je veux unir‖ le chant à la citharePour vous mieux célébrer,‖ conductrices des chars.C’est dans l’Hippodrome excentriqueBaigné de lumière électriqueEt sous les yeux du grand Paris,Amoureux, comme on sait,‖ des Victoires ailées,Que l’orgueil de gagner le prixVous fait combattre, ainsi‖ que des Penthésilées.
Au bruit furieux des orchestres,L’effort gonfle vos bras‖ instruits aux durs travaux.Tout vous enivre,‖ en ces luttes équestres,Et votre voix farouche‖ anime les chevaux.Vous les excitez, ô guerrières,Par des cris et par des prières,Nous voyons frémir dans l’air bleuLeurs naseaux que le vent‖ sèche de ses brûlures,Et le souffle effrayant d’un dieuTord, comme un ouragan‖ sacré, leurs chevelures.
Toutes les têtes resplendissent,Et les jeunes héros‖ des cercles élégantsDe si bon cœur‖ sur vos pas applaudissentQue ces galants sportsmen‖ en font craquer leurs gants.Je veux imiter leur délireDans mes hymnes, rois de la lyre.Je saurai vous louer encor ;Toi surtout, Claudia‖ superbe, dont le torseCambré sous les écailles d’or,Nous apparaît, brillant‖ de jeunesse et de force.
Telle Athènè dans sa cuirasseJaillit comme un éclair‖ au haut du ciel serein,Lorsqu’Héphaistos,‖ père de notre race,Fendit le front de Zeus‖ de sa hache d’airain.L’or enflammait de sa caresseLe sein de la jeune déesse.Ainsi, buveuse de nectar,Ayant le fier courroux‖ des combats dans ton âme,Tu passes, debout sur ton char,Dans ce corset brillant‖ comme une mer de flamme.
Cependant, c’est à BatignollesQue tu naquis, fillette‖ aux rires ingénus.Là, tout enfant,‖ tu reçus des torgnolesPrès du ruisseau de fange‖ où tu marchais, pieds nus.A présent des seigneurs morosesT’offrent toutes sortes de chosesEt, t’adjurant d’un air vainqueur,Entassent devant toi‖ pistoles sur pistoles.Mais, Parisienne au grand cœur,Tu ne veux pas souiller‖ tes lys dans leurs Pactoles.
Avec tes instincts coloristes,Amante de la pourpre‖ aux flamboyants orgueils,Tu périrais‖ d’ennui chez ces gens tristesSerrés dans leur frac noir‖ inventé pour les deuils.Mais ton vrai compagnon, ton homme,Celui que tu sais aimer commeLeïla chérissait Mejnoun ;Celui que ton regard‖ caresse et que tu flattes,N’est pas un gommeux : c’est un clownAu visage semé‖ de taches écarlates.
Oh ! ne plus ramper sur la terre !Avoir l’ardeur, avoir‖ la flamme, avoir l’amour !Se délivrer‖ de la fange, ô mystère !Se baigner dans la rouge‖ aurore et dans le jour !Pareille aux lutteurs de Sicile,Toi, guidant leur fougue indocile,Comme en un tourbillon de feuTu lances tes chevaux,‖ selon l’antique règle ;Et lui, ton clown au toupet bleuVole, et plane dans l’air‖ effaré, comme un aigle.
Vous fuyez ! sur la terre noireVos pieds impatients‖ ne se posent jamais,Vos pieds hardis,‖ et plus blancs que l’ivoire.Sans doute un jour, ayant‖ l’appétit des sommets,Couple d’amants, épris du faîte,Dans l’orage et dans la tempêteDevançant le vol du milan,Bien plus loin que l’Islande‖ et que le pays kurde,Par un prodigieux élanVous vous évaderez‖ loin de ce monde absurde.
Vous vous enfuirez, pleins de joie,Vers l’éther lumineux‖ des pâles firmaments,Dont le tapis‖ d’azur, qui se déploie,Ruisselle, éclaboussé‖ par les blancs diamants.Là, parmi les sombres mêléesDes comètes échevelées,De sa tête et de son genouTon clown séditieux,‖ déchirant tous les voiles,Bondira, comme un astre fou,Et toi, tu mèneras‖ des chariots d’étoiles.
Versification
- Forme
- 10 dizains (dizains)
- Rimes
- 10(ababccdede)
- Mètre
- Vers de 8, 12 et 10 syllabes (50 de 8, 40 de 12, 10 de 10)· profil 8, 6+6, 4+6
- Strophes
- 10 dizains
- Mots à la rime
- a s’extasie / poésie féminine, classiqueb avarié / varié masculine, classiquec délire / rire féminine, classiqued sanglots / flots masculine, classiquee féeriques / lyriques féminine, classiquea Pindare / cithare féminine, classiqueb épars / chars masculine, classiquec excentrique / électrique féminine, classiqued Paris / prix masculine, classiquee ailées / Penthésilées féminine, classiquea orchestres / équestres féminine, classiqueb travaux / chevaux masculine, classiquec guerrières / prières féminine, classiqued bleu / dieu masculine, classiquee brûlures / chevelures féminine, classiquea resplendissent / applaudissent féminine, classiqueb élégants / gants masculine, classiquec délire / lyre féminine, classiqued encor / d’or masculine, classiquee torse / force féminine, classiquea cuirasse / race féminine, classiqueb serein / d’airain masculine, classiquec caresse / déesse féminine, classiqued nectar / char masculine, classiquee âme / flamme féminine, classiquea Batignolles / torgnoles féminine, classiqueb ingénus / nus masculine, classiquec moroses / choses féminine, classiqued vainqueur / cœur masculine, classiquee pistoles / Pactoles féminine, classiquea coloristes / tristes féminine, classiqueb orgueils / deuils masculine, classiquec homme / comme féminine, classiqued Mejnoun / clown masculine, classiquee flattes / écarlates féminine, classiquea terre / mystère féminine, classiqueb l’amour / jour masculine, classiquec Sicile / indocile féminine, classiqued feu / bleu masculine, classiquee règle / aigle féminine, classiquea noire / l’ivoire féminine, classiqueb jamais / sommets masculine, classiquec faîte / tempête féminine, classiqued milan / élan masculine, classiquee kurde / absurde féminine, classiquea joie / déploie féminine, classiqueb firmaments / diamants masculine, classiquec mêlées / échevelées féminine, classiqued genou / fou masculine, classiquee voiles / d’étoiles féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 2001· numérisation Peter Edwards· Sources