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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Idylles prussiennes, 1871

La Flèche

Théodore de Banville· 18 quatrains, octosyllabes, 72 vers

Germains ! venus de vos royaumesAvec un détestable espoir,Voyez-vous ce chœur de fantômesQui semblent sortir du ciel noir ?

Blêmes sur les vagues ténèbres,Ils souffrent d’horribles tourmentsEn voyant vos exploits funèbres,Et ce sont les grands Allemands !

C’est Herder et c’est Kant, géniesParmi le peuple des esprits ;C’est Lessing, dont vos gémoniesExcitent le noble mépris ;

C’est Goethe, dont le front splendideSur vous comme un astre avait lui,Qui de son regard de KronideVous foudroie, et c’est, après lui,

Ce roi d’une foule éternelle,Ce pur, ce glorieux SchillerBaissant jusqu’à vous sa prunelleD’où jaillit un farouche éclair.

O Germains ! que vos rois se louentDe recoudre leurs vieux États :Ces divins spectres désavouentLeurs lauriers et leurs attentats !

Et lui, ce poëte lyriqueDont la Muse avait déchiréToute leur pourpre chimérique ;Lui, le Prussien libéré,

Heine, le fils d’Aristophane,Sous le succès empoisonneurVoit, comme une fleur qui se fane,Se sécher votre antique honneur !

Et, comme vos hommes de proieVantent leur triomphe, — si laid !En son inextinguible joieIl en rit, comme un dieu qu’il est !

Puis le front tourné vers la hordeQue mènent monsieur de BismarckEt son vieux maître, il tend la cordeEffrayante de son grand arc,

Et, visant à leurs cœurs de glace,Vengeur dédaigneux et serein,De sa main charmante il y placeUne flèche, lourde d’airain.

Ou si ce n’est lui, c’est son ombreQui fait cet exploit d’Apollon.Archer vainqueur, sur le tas sombre,Plus rapide qu’un aquilon,

Il lance la Rime avec joie,En secouant ses cheveux roux,Et dans l’air s’envole et flamboieLe messager de son courroux.

Ah ! vos maîtres à l’âme sèche !Ils emporteront dans leur chairLe dard aigu de cette flècheJusqu’au pays qui leur est cher !

Les conquérants, bouchers en fête,Se plaisent au charnier sanglant,Mais le justicier, le poëteLeur décoche le trait sifflant,

Et c’est pour toujours qu’il les blesse !La morsure du fer vermeilS’empare d’eux et ne leur laisseJamais ni repos ni sommeil.

Éternel outil de martyre,Même dans le songe enflammé,La cruelle flèche du RireAccroît leur mal envenimé,

Et la puissante main d’HerculeNe leur ôterait pas du flancLe dard terrible et ridiculeQu’ils teignent toujours de leur sang.

Décembre 1870.

Versification

Forme
18 quatrains (quatrains)
Rimes
18(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
18 quatrains
Mots à la rime
a royaumes / fantômes féminine, classiqueb espoir / noir masculine, classiquea ténèbres / funèbres féminine, classiqueb tourments / Allemands masculine, classiquea génies / gémonies féminine, classiqueb esprits / mépris masculine, classiquea splendide / Kronide féminine, classiqueb lui masculine, classiquea éternelle / prunelle féminine, classiqueb Schiller / éclair masculine, classiquea louent / désavouent féminine, équivalenteb États / attentats masculine, classiquea lyrique / chimérique féminine, classiqueb déchiré / libéré masculine, classiquea d’Aristophane / fane féminine, classiqueb empoisonneur / honneur masculine, classiquea proie / joie féminine, classiqueb laid / est masculine, classiquea horde / corde féminine, classiqueb Bismarck / arc masculine, classiquea glace / place féminine, classiqueb serein / d’airain masculine, classiquea ombre / sombre féminine, classiqueb d’Apollon / aquilon masculine, classiquea joie / flamboie féminine, classiqueb roux / courroux masculine, classiquea sèche / flèche féminine, classiqueb chair / cher masculine, classiquea fête / poëte féminine, classiqueb sanglant / sifflant masculine, classiquea blesse / laisse féminine, classiqueb vermeil / sommeil masculine, classiquea martyre / Rire féminine, classiqueb enflammé / envenimé masculine, classiquea d’Hercule / ridicule féminine, classiqueb flanc / sang masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 1999· numérisation Peter Edwards· Sources