Idylles prussiennes, 1871
Les Enfants morts
Faute d’un lait qui les nourrisse,Les tout petits enfants, que mordUne flamme exterminatrice,Défaillent, glacés par la mort.
Les petits enfants meurent, meurent,O pauvres anges familiers !Il en est bien peu qui demeurent :On les emporte par milliers.
Avec des fureurs imbéciles,Nous restons là devant nos seuils,A regarder en longues filesPasser les tout petits cercueils.
O chers petits ! leur œil se videEt s’enfonce dans un brouillard ;En deux jours, leur front qui se rideRessemble à celui d’un vieillard.
Puis, hélas ! charmants petits cygnes,Orgueil fleuri de la cité,Ils meurent avec tous les signesAffreux de la caducité.
Roi Guillaume ! à l’heure inconnueOù notre âme, dans l’azur bleu,Frissonne épouvantée et nueDevant la colère de Dieu ;
A l’heure où, sans que nulle excuseApaise ses yeux fulgurants,La victime sanglante accuseLes meurtriers et les tyrans ;
A l’heure où les soldats, que paieTon empire aux fureurs voué,Te montreront ouvrant sa plaieLeur flanc hideusement troué ;
A l’heure où les mères fatalesTordant leurs minces doigts de lys,L’horreur sur leurs têtes spectrales,Viennent hurler : — Rends-nous nos fils !
Tu sauras bien que leur répondre !Tu leur diras : — Au champ lointain,Le rang que le boulet effondreEst la pâture du Destin.
Ils étaient tous ce que nous sommes,Des voyageurs nés pour souffrir ;C’étaient des soldats et des hommes,Partant destinés à mourir !
Tu diras ainsi, roi Guillaume,Pour tromper le maître attentif,Mais quand le tout petit fantômeS’approchera de toi, pensif ;
Lorsque, sans peur de ton épée,Les tout petits, avec leurs doigtsGrands comme des doigts de poupée,Débiles, sans regard, sans voix,
Te désigneront à Dieu mêmeQue rien ne saurait abuser,Et lorsqu’ils tendront, flasque et blême,Leur petit bras pour t’accuser ;
Quand paraîtront, ô roi qui navresLe désespoir et la vertu,Ces anges devenus cadavres,Dis-moi, que leur répondras-tu ?
Janvier 1871.
Versification
- Forme
- 15 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 15(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 15 quatrains
- Mots à la rime
- a nourrisse / exterminatrice féminine, classiqueb mord / mort masculine, classiquea meurent / demeurent féminine, classiqueb familiers / milliers masculine, classiquea imbéciles / files féminine, classiqueb seuils / cercueils masculine, classiquea vide / ride féminine, classiqueb brouillard / vieillard masculine, classiquea cygnes / signes féminine, classiqueb cité / caducité masculine, classiquea inconnue / nue féminine, classiqueb bleu / Dieu masculine, classiquea excuse / accuse féminine, classiqueb fulgurants / tyrans masculine, classiquea paie / plaie féminine, classiqueb voué / troué masculine, classiquea fatales / spectrales féminine, classiqueb lys / fils masculine, classiquea répondre / effondre féminine, classiqueb lointain / Destin masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb souffrir / mourir masculine, classiquea Guillaume / fantôme féminine, classiqueb attentif / pensif masculine, classiquea épée / poupée féminine, classiqueb doigts / voix masculine, classiquea même / blême féminine, classiqueb abuser / t’accuser masculine, classiquea navres / cadavres féminine, classiqueb vertu / répondras-tu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 1999· numérisation Peter Edwards· Sources