Idylles prussiennes, 1871
Scapin tout seul
Or un nouvel acteur bouffonVient, jouant le tortionnaire,Prendre son haleine au typhonEt ses hurlements au tonnerre.
Sans tache, comme un aubépin,Il porte, dans sa gloire insigne,L’habit blanc qui sied à Scapin,Couleur de la neige et du cygne.
Mais il perce l’azur du cielAvec sa moustache effroyableQui n’a rien d’artificiel,Et, sacrant toujours comme un diable,
Il fait rage avec son manteau,Comme pour éteindre Gomorrhe,Car il fait les don Spavento,Les Fracasse et les Matamore.
Ah ! tête ! Ah ! ventre ! Ah ! Belphégor !Dit-il, qui faut-il que je perceTout d’abord, ou le grand mogorOu bien le grand sophi de Perse ?
Donnons. Ferme. Poussons. Tenez.Ah ! morbleu ! si je m’évertue !…Soutenez, marauds, soutenez.Ah ! coquins ! Ah ! canaille ! Tue !
Il reprend : J’ai mis aujourd’huiMars et Jupiter dans les bagnes.Ah ! veillaques ! je suis celuiDont le fer tranche les montagnes !
Surtout, s’il a peur de l’éclair,Que nul, quelle que soit sa taille,N’aille, ni dans l’eau ni dans l’air,Franchir mes lignes de bataille !
Fût-ce un pigeon qui suit le vent,Je ne m’en inquiète guère ;Le pigeon passera devantLes juges du conseil de guerre.
Pour les dépêches, qu’en ballonLa brise emporte par surprise,Elles me trahissent, et l’onJugera, s’il le faut, la brise.
Et si, tremblantes à demi,Les étoiles, ouvrant leurs voiles,Renseignent sur moi l’ennemi,Je fusillerai les étoiles !
Parlant ainsi, lorsqu’il s’émeut,De massacres et de désastres,Matamore fait ce qu’il peutPour ferrailler contre les astres.
Et lorsque, non sans un soupir,Planté devant un mur d’auberge,Il a tailladé le zéphyr,Il essuie encor sa flamberge.
C’est ainsi que, cherchant le trait,Par ces époques insalubres,Monsieur de Bismarck se distraitEn jouant les Scapins lugubres.
Décembre 1870.
Versification
- Forme
- 14 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 14(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 14 quatrains
- Mots à la rime
- a bouffon / typhon masculine, classiqueb tortionnaire / tonnerre féminine, classiquea aubépin / Scapin masculine, classiqueb insigne / cygne féminine, classiquea ciel / d’artificiel masculine, classiqueb effroyable / diable féminine, classiquea manteau / Spavento masculine, classiqueb Gomorrhe / Matamore féminine, classiquea Belphégor / mogor masculine, classiqueb perce / Perse féminine, classiquea Tenez / soutenez masculine, classiqueb m’évertue / Tue féminine, classiquea aujourd’hui / celui masculine, classiqueb bagnes / montagnes féminine, classiquea l’éclair / l’air masculine, classiqueb taille / bataille féminine, classiquea vent / devant masculine, classiqueb guère / guerre féminine, classiquea ballon / l’on masculine, classiqueb surprise / brise féminine, classiquea demi / l’ennemi masculine, classiqueb voiles / étoiles féminine, classiquea s’émeut / peut masculine, classiqueb désastres / astres féminine, classiquea soupir / zéphyr masculine, classiqueb d’auberge / flamberge féminine, classiquea trait / distrait masculine, classiqueb insalubres / lugubres féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 1999· numérisation Peter Edwards· Sources