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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le sang de la coupe, 1857

La Prophétie de Calchas

Théodore de Banville· 54 quatrains, alexandrins, 216 vers

Comme les Danaens‖ assemblés devant TroieBuvaient à ses trésors‖ de festin en festin,Et, les regards fixés‖ sur cette riche proie,Vivaient joyeusement‖ dans l’espoir du butin ;

Tous les guerriers, couchés‖ sur le sable par troupes,Tenaient de gais propos,‖ ou puisant tour à tourDans le large cratère‖ et remplissant les coupes,Entonnaient en riant‖ quelque chanson d’amour.

Les uns, près de la mer‖ pleine de doux murmures,Livraient leurs yeux songeurs‖ aux caresses des flots,Et d’autres, au soleil,‖ fourbissaient les armures,Les casques sans panache‖ et les lourds javelots.

Bientôt, s’écriaient-ils,‖ entends-nous, ville infâme !Tes héros tomberont‖ sous le glaive mortel,Et le rouge incendie,‖ avec ses dents de flammeMordra tes blanches tours‖ qui montent jusqu’au ciel.

Nous fondrons sur tes murs‖ comme le vent d’orage,Enivrés au galop‖ des coursiers triomphants,Et rien n’arrêtera‖ notre jalouse rage,Ni les femmes en pleurs,‖ ni les jeunes enfants.

La ville de Priam‖ et toute la PhrygieSera comme un palais‖ ceint de rideaux vermeils,Où, pour nous éclairer‖ comme une aube rougie,Les frontons enflammés‖ serviront de soleils.

Nous tuerons tes grands bœufs‖ pareils à des colosses,Et tes moutons de neige‖ et tes boucs aux beaux fronts,Et nous laisserons prendre‖ aux animaux férocesLe reste des festins‖ que nous dédaignerons.

Les riches vêtements‖ aux laines mariées,Où la main d’une femme‖ habile à ces travauxA fait fleurir partout‖ des couleurs variées,Nous les étalerons‖ sous les pieds des chevaux.

Ta pourpre couvrira‖ l’airain de nos cuirasses,Et dans tes coupes d’or‖ nous boirons tes doux vins.Nos bouffons, prodiguant‖ l’insulte et les menaces,Forceront à chanter‖ les poëtes divins.

Les filles de tes rois‖ et tes jeunes prêtresses,Se courbant sous le fouet,‖ comme les blancs taureaux,Les cheveux sur leurs cous‖ échevelés en tresses,Laveront nos bras nus‖ teints du sang des héros.

Ces vierges sans souillure,‖ à tout amour rebelles,S’endormiront le soir‖ dans nos bras, les seins nus ;Les princes et les chefs‖ garderont les plus belles,Et le reste sera‖ pour les premiers venus.

Alors tu pleureras‖ ton aveugle démence.Tes rochers et tes mers‖ pousseront des sanglots ;La Désolation,‖ ainsi qu’une aile immense,Planera dans la nuit‖ sur tes champs et tes flots.

Tes rois, réfugiés‖ dans les cavernes closes,Aux sangliers affreux‖ disputeront des glands,Et les fleuves d’azur,‖ bordés de lauriers-roses,Rouleront tes débris‖ avec leurs flots sanglants !

Buvant à la fontaine‖ et dormant sous les branches,Et réservés peut-être‖ à de plus durs exils,Tes chefs, dont l’or ceignait‖ les chevelures blanches,Fuiront dans les forêts,‖ couverts de haillons vils !

Et si parfois encor‖ se souvenant du trôneDans un pays lointain‖ sans palais et sans lois,Pour obtenir de lui‖ quelque chétive aumône,Ils disent au passant :‖ Jadis nous étions rois ;

Les enfants aux pieds nus,‖ courant sur le passageDe ces hommes pareils‖ aux spectres des tombeaux,Leur jetteront alors‖ de la boue au visageEt viendront déchirer‖ leurs habits par lambeaux.

Tes Dieux même, parmi‖ les champs que tu contemples,Pleureront, l’œil perdu‖ dans les grands horizons,Et nous fondrons l’argent‖ des autels et des templesPour orner, au retour,‖ le seuil de nos maisons.

Ainsi les Achéens‖ aux flottantes crinièresAyant des monstres d’or‖ sur leurs larges écus,Exhalaient sans merci‖ les injures dernières,Et, d’avance, insultaient‖ aux larmes des vaincus.

Mais cependant Calchas,‖ qui lit dans les pensées,Leur rappelait ainsi,‖ vieillard chargé d’hivers,La vénération‖ des Muses délaisséesEt le respect des dieux,‖ maîtres de l’univers :

Achéens, disait-il,‖ votre vengeance ailéeRenverse d’un seul coup‖ les bataillons épars,Et des Dieux, accourus‖ dans la noire mêlée,Combattent avec vous‖ sur le devant des chars.

Tels les bruyants troupeaux‖ des jeunes centauressesFont bouillonner d’horreur‖ les flots des lacs fumants,Vous traînez après vous‖ les Fureurs vengeressesEt le cortège affreux‖ des Épouvantements.

Tels, quand l’ardent soleil‖ les couvre de brûlures,Courbés sur les prés verts,‖ les faucheurs en haillonsAvec l’airain poli‖ tranchent leurs chevelures,Vos glaives éblouis‖ fauchent les bataillons.

Grâce à votre valeur‖ dans les enfers vantée,Ce sont partout des morts‖ broyés par des essieux.La prunelle du jour‖ contemple, épouvantée,Tout ce sang répandu‖ qui hurle vers les cieux ;

Et de vos ennemis‖ exterminant le reste,Nourrice de l’Hadès,‖ effroi des nations,Quand vous êtes passés,‖ la Famine ou la PesteVomit derrière vous‖ des imprécations.

Donc, engraissez les champs‖ d’hécatombes humaines !Soyez comme les loups‖ au milieu d’un bercail !Que le sang coule à flots‖ dans les gorges des plaines,Et que vos noirs chevaux‖ en aient jusqu’au poitrail !

Entrez dans Ilios‖ au bruit de la tempête,Par une nuit d’orage‖ où, pour guider vos rangs,Les rochers des grands monts‖ rouleront sur sa tête,Et débordez sur elle‖ avec les noirs torrents !

Qu’on croie entendre aux cieux‖ les astres se dissoudreEn écoutant monter‖ vos clameurs dans les airs !Que vos cris furieux‖ fassent taire la foudre,Et que votre incendie‖ éteigne les éclairs !

Sur ces riches palais,‖ ces maisons et ces porchesOù plane un air brûlant‖ et pestilentiel,Ainsi que des démons‖ qui font voler des torches,Secouez dans vos mains‖ les colères du ciel !

Soyez comme les loups‖ qui dévorent leur proie !Déchirez en hurlant‖ ce peuple châtié !Chargez de durs liens‖ les princesses de Troie,Et faites des rois même‖ un objet de pitié !

Que rien d’humain ne reste‖ au fond de vos entrailles,Pas même le respect‖ des morts et des tombeaux !Que vos seins, réjouis‖ par mille funérailles,Soient comme un champ de mort‖ où volent des corbeaux !

Que les aigles, quittant‖ leurs rochers et leurs aires,Volent sinistrement‖ sur tous les alentours !Déchirez les enfants‖ dans le ventre des mères,Et préparez leur chair‖ aux petits des vautours !

Guerriers, faites mourir‖ des héros sous les verges,En les injuriant‖ par des noms abhorrés,Massacrez les vieillards‖ et meurtrissez les viergesSur les corps palpitants‖ des pères massacrés !

Pâles de leur dégoût,‖ rouges de vos morsuresQu’elles cherchent partout,‖ sous l’éclair de vos yeux,Des lambeaux de haillons‖ dévorés de souilluresPour cacher leurs corps, faits‖ à l’image des Dieux !

Et qu’enfin dans leurs flancs‖ sentant l’horreur vivante,Des aïeules aussi‖ pressent leurs pas tremblants,Et de leur nudité‖ promenant l’épouvante,Pour en voiler leurs seins‖ prennent leurs cheveux blancs !

Que dans les noirs bûchers‖ pleins d’horribles murmures,Flamboyants échafauds‖ qu’un dieu foudroie en vain,Les guerriers entassés‖ brûlent dans leurs armures,Ainsi que des parfums‖ dans un vase divin !

Que le vieillard, pareil‖ au cadavre livide,S’enfuie avec délire,‖ une blessure au flanc,Et, tendant ses deux mains,‖ cherche sa maison videQui fuit devant ses yeux‖ aveuglés par le sang !

Que tout, jusqu’au tumulte,‖ avec le feu s’éteigneDans la sombre fumée,‖ aux aboiements des chiens,Et que le Simoïs,‖ qui sanglote et qui saigne,Répète seul le nom‖ de Troie et des Troïens !

Que l’Asie, opulente‖ et superbe naguèreEt dont chaque palais‖ recélait un trésor,Soit un désert funeste,‖ où vos coursiers de guerre,Paîtront parmi les champs‖ avec des harnois d’or !

Emplissez de néant‖ ces plaines criminelles !Mais de meurtres couverts,‖ guerriers victorieux,Gardez le souvenir‖ des choses éternelles,Dans vos combats humains‖ n’égorgez pas les Dieux !

Aux souffles des zéphyrs,‖ que la sage AphroditeVénérable aux mortels,‖ sentant ses pleurs taris,Puisse oublier l’effroi‖ de la guerre maudite,Et s’égarer pieds nus‖ dans les chemins fleuris !

Que le troupeau charmant‖ des Nymphes et des Grâces,Qui cherche les flots purs‖ et les abris secrets,Puisse encore, écartant‖ des mains les feuilles basses,Mener des chœurs dansants‖ à l’ombre des forêts !

Mais respectez surtout‖ les Muses et les Lyres !Que les divines sœurs,‖ vierges aux belles voix,Sur les monts chevelus‖ puissent par leurs souriresÉmouvoir en chantant‖ les rochers et les bois !

Quand les hommes, pareils‖ aux animaux immondes,Vivaient dans les forêts,‖ c’est la Muse aux beaux yeuxQui peigna dans ses doigts‖ leurs chevelures blondesEt leur dit d’élever‖ leurs regards vers les cieux.

Sans elle vous seriez‖ comme des bêtes fauves,Vous enivrant de meurtre‖ et sans plus de remordsQue la louve affamée‖ et que les vautours chauvesQui guident leur femelle‖ à l’odeur des corps morts.

Tantôt avec ses sœurs,‖ au soleil des campagnes,Mêlant la poésie‖ avec les chœurs dansés,Elle passe, pieds nus,‖ sur le haut des montagnes,Enchantant l’horizon‖ de ses pas cadencés.

D’autres fois, le sein libre,‖ elles tiennent la lyreParmi les Immortels‖ continuant leurs jeux,On entend résonner‖ de leur hymne en délireLes radieux sommets‖ de l’Olympe neigeux.

De vos guerres sans fin‖ réparant les désastres,Elles peuvent, enflant‖ les clairons à grand bruit,Élever vos exploits‖ jusqu’au-dessus des astres,Ou les ensevelir‖ dans l’éternelle nuit.

Et, selon votre culte‖ envers les chants lyriques,Elles vous montreront‖ à l’avenir lointainComme des combattants‖ de guerres héroïques,Ou comme des brigands‖ affamés de butin.

N’offensez pas l’Amour‖ ailé, roi de la terre,Soit qu’il tienne la foudre‖ ou qu’il tresse des fleurs ;Car il dompte les loups‖ et la noire panthère,Et de leurs yeux pensifs‖ il arrache des pleurs.

Et souvent laissant là‖ ses traits, au crépuscule,Pour braver les grands Dieux‖ dont il a triomphé,Il entoure ses reins,‖ comme le jeune Hercule,De la peau d’un lion‖ dans ses bras étouffé.

Ah ! ne dédaignez pas‖ la céleste harmonie !Malheur à l’insensé‖ qui déchire et qui mordLe renom de Cypris,‖ mère de tout génie :Les Dieux lui garderont‖ la folie et la mort !

Ainsi parlait Calchas,‖ et les guerriers farouchesAttachés à sa lèvre‖ avec des liens d’or,Et tous les chefs laissaient‖ échapper de leurs bouchesDes acclamations‖ pour le fils de Thestor.

Les Ajax, le divin‖ Achille à qui tout cède,Les Atrides, Mégès‖ accouru sur leurs pas,S’écriaient tous : Louange‖ à celui qui possèdeLa science de lire‖ au delà du trépas !

Mais seul, pendant ce temps,‖ Diomède en silence,Caressant le désir‖ du carnage odieux,Baissait les yeux à terre,‖ et regardait sa lanceQue devait par deux fois‖ rougir le sang des Dieux.

Mai 1848.

Versification

Forme
54 quatrains (quatrains)
Rimes
54(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
54 quatrains
Mots à la rime
a Troie / proie féminine, classiqueb festin / butin masculine, classiquea troupes / coupes féminine, classiqueb tour / d’amour masculine, classiquea murmures / armures féminine, classiqueb flots / javelots masculine, classiquea infâme / flamme féminine, classiqueb mortel / ciel masculine, classiquea d’orage / rage féminine, classiqueb triomphants / enfants masculine, classiquea Phrygie / rougie féminine, classiqueb vermeils / soleils masculine, classiquea colosses / féroces féminine, classiqueb fronts / dédaignerons masculine, classiquea mariées / variées féminine, classiqueb travaux / chevaux masculine, classiquea cuirasses / menaces féminine, classiqueb vins / divins masculine, classiquea prêtresses / tresses féminine, classiqueb taureaux / héros masculine, classiquea rebelles / belles féminine, classiqueb nus / venus masculine, classiquea démence / immense féminine, classiqueb sanglots / flots masculine, classiquea closes / lauriers-roses féminine, classiqueb glands / sanglants masculine, classiquea branches / blanches féminine, classiqueb exils / vils masculine, classiquea trône / aumône féminine, classiqueb lois / rois masculine, classiquea passage / visage féminine, classiqueb tombeaux / lambeaux masculine, classiquea contemples / temples féminine, classiqueb horizons / maisons masculine, classiquea crinières / dernières féminine, classiqueb écus / vaincus masculine, classiquea pensées / délaissées féminine, classiqueb d’hivers / l’univers masculine, classiquea ailée / mêlée féminine, classiqueb épars / chars masculine, classiquea centauresses / vengeresses féminine, classiqueb fumants / Épouvantements masculine, classiquea brûlures / chevelures féminine, classiqueb haillons / bataillons masculine, classiquea vantée / épouvantée féminine, classiqueb essieux / cieux masculine, classiquea reste / Peste féminine, classiqueb nations / imprécations masculine, classiquea humaines / plaines féminine, classiqueb bercail / poitrail masculine, classiquea tempête / tête féminine, classiqueb rangs / torrents masculine, classiquea dissoudre / foudre féminine, classiqueb airs / éclairs masculine, classiquea porches / torches féminine, classiqueb pestilentiel / ciel masculine, classiquea proie / Troie féminine, classiqueb châtié / pitié masculine, classiquea entrailles / funérailles féminine, classiqueb tombeaux / corbeaux masculine, classiquea aires / mères féminine, classiqueb alentours / vautours masculine, classiquea verges / vierges féminine, classiqueb abhorrés / massacrés masculine, classiquea morsures / souillures féminine, classiqueb yeux / Dieux masculine, classiquea vivante / l’épouvante féminine, classiqueb tremblants / blancs masculine, classiqueb vain / divin masculine, classiquea livide / vide féminine, classiqueb flanc / sang masculine, classiquea s’éteigne / saigne féminine, classiqueb chiens / Troïens masculine, classiquea naguère / guerre féminine, classiqueb trésor / d’or masculine, classiquea criminelles / éternelles féminine, classiqueb victorieux / Dieux masculine, classiquea Aphrodite / maudite féminine, classiqueb taris / fleuris masculine, classiquea Grâces / basses féminine, classiqueb secrets / forêts masculine, classiquea Lyres / sourires féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquea immondes / blondes féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea fauves / chauves féminine, classiqueb remords / morts masculine, classiquea campagnes / montagnes féminine, classiqueb dansés / cadencés masculine, classiquea lyre / délire féminine, classiqueb jeux / neigeux masculine, classiquea désastres / astres féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquea lyriques / héroïques féminine, classiqueb lointain / butin masculine, classiquea terre / panthère féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquea crépuscule / Hercule féminine, classiqueb triomphé / étouffé masculine, classiquea harmonie / génie féminine, classiqueb mord / mort masculine, classiquea farouches / bouches féminine, classiqueb d’or / Thestor masculine, classiquea cède / possède féminine, classiqueb pas / trépas masculine, classiquea silence / lance féminine, classiqueb odieux / Dieux masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

216 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de Théodore de Banville. Le sang de la Coupe, Trente-six Ballades joyeuses, Le Baiser., Paris, Alphonse Lemerre, éditeur, 1857· numérisation poesies.net· Sources