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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le sang de la coupe, 1857

Tristesse au Jardin

Théodore de Banville· 40 quatrains, hexasyllabes et alexandrins, 160 vers

Un jour, elle passait‖ dans le jardin en feuBaigné par les zéphyres,Et des bassins d’azur‖ son petit soulier bleuEffleurait les porphyres.

Ses pieds polis, pareils‖ dans le bas iriséA la neige qui tombe,Parmi le sable d’or‖ avaient l’éclat roséDes ailes de colombe.

Elle glissait au bord‖ de ces flots murmurantsEt baignés d’harmonie,Et portait la lumière‖ en ses doigts transparents,Comme une Polymnie !

Comme en un lac dormant‖ qui roule des trésorsSous les rayons de lune,Cent mille diamants‖ s’allumaient dans les orsDe sa prunelle brune.

Qu’ils étaient beaux, les yeux‖ de cette AlacielPlus belle et plus complète,Ces yeux clairs et profonds‖ où l’océan du cielTout entier se reflète !

On voyait vers leurs feux‖ se courber les pistilsDes fleurs respectueuses,Et cent reflets emplir‖ les sourcils et les cilsD’ombres voluptueuses.

Et, comme les beaux seins‖ par le flot arrosésDes Naïades marines,Le soir te rougissait‖ de tons clairs et rosés,Nacre de ses narines !

Et, superbes d’orgueil,‖ les blancheurs de ses dents,Sous ses lèvres hautaines,Ruisselaient de clartés‖ comme les lys ardentsPenchés sur les fontaines !

Ses lèvres, où luttaient‖ l’amour et son ardeur,Et les folles paresses,S’entr’ouvraient aux rayons,‖ tremblantes de pudeur,Et pleines de caresses.

Ces pourpres, ces fraîcheurs,‖ ces feux éblouissantsConfondaient leurs féeries,Comme luttent d’éclat‖ les boutons rougissantsEt les roses fleuries.

Et de sa bouche ardente‖ et de sa lèvre en fleurMordant les belles lignes,Folâtraient vaguement‖ le duvet querelleurEt les ombres des signes.

Comme dans ces jardins‖ où la JérusalemDe fleurs s’était parée,Le parfum de ses pas,‖ mieux que tout un harem,Laissait l’âme enivrée.

Comme un oiseau s’envole,‖ et laisse au firmamentUn bruissement d’ailes,Sur ses pas murmurait‖ un doux frémissementDe linge et de dentelles.

Et cherchant de son sein‖ la neige et les brasiersParmi la robe close,On sentait vaguement‖ refleurir leurs rosiersSous le corsage rose !

Et, sur son col de marbre‖ et ses bras, assouplisPar toute cette joie,La brise et le soleil‖ se disputaient les plisDe sa robe de soie !

Mais, tandis que les bruits‖ épars et les accordsDe l’univers physique,Sur ses pas, entraînés‖ au rhythme de son corps,Se changeaient en musique,

Les ruisseaux et les fleurs,‖ le bosquet souriantEt toute la NatureTrembla de jalousie‖ et de honte en voyantSa beauté calme et pure.

Le chêne, et sous ses pieds‖ les myosotis bleus,Jouets du vent rebelle,Dirent en inclinant‖ leurs fronts baignés de feux :Mourons, elle est trop belle !

Mourons ! dirent aussi‖ dans leurs nids querelleursLes colombes éprises,Puisque ses petits pieds,‖ sans offenser les fleurs,Volent comme des brises !

Le saule dit : Mourez,‖ feuilles des tristes vœux,Le long de mes épaules,Puisque le vent du soir‖ aime mieux ses cheveuxQue les cheveux des saules !

Fanez-vous, ô mes fleurs,‖ dirent les fiers rosiers,Puisqu’en ses lèvres closesSa bouche a des parfums‖ dont sont extasiésLes calices des roses.

Tombez, dirent les lys,‖ ô blanches fleurs des rois !Les pâles avalanchesOnt des taches auprès‖ de vos pétales droits,Mais ses dents sont plus blanches !

Mourons, dirent tout bas‖ les filles des sculpteursSous les branches des arbres,Puisque sa chaste épaule‖ et ses bras enchanteursSont plus blancs que nos marbres !

Bois-moi, dit au soleil‖ en ses palais charmantsLa tremblante rosée,Puisqu’elle a de plus clairs‖ et plus purs diamantsLa prunelle arrosée.

Et, dans les clairs bassins,‖ sous les grands peupliers,Les Naïades se dirent :Allons dans les palais‖ de cristal oubliésOù les Dieux se retirent !

Et toi, mon bien-aimé,‖ toi, soleil triomphant,Sèche ma vague blonde,Puisque sa joue en fleur‖ et sa lèvre d’enfantSont plus douces que l’onde.

Le lierre dit : Brisez‖ mes rameaux sans retour,Dryades familières,Puisque sa main vaut mieux‖ pour enchaîner l’amourQue les cent mains des lierres !

Et toute la Nature,‖ aux flancs d’herbe vêtus,En qui tout est dictame,Dit : Je meurs en pleurant‖ tous mes charmes vaincusPar une jeune femme !

Mais elle répondit :‖ Laisse mes pieds nacrésCourir sur ta pelouse,Baise ta fille au front,‖ Nature aux flancs sacrés,Et ne sois pas jalouse !

Vous ne connaissez pas‖ nos maux qui font mourirEt nos peines secrètes :Aimez-vous bien, soyez‖ heureuses de fleurir,O petites fleurettes !

L’aurore aux doigts rosés‖ reviendra tous les joursBaiser les vagues blondes,Et rien ne peut troubler‖ les sereines amoursDu soleil et des ondes !

Sous les grands cieux d’azur‖ vous n’avez pas de toit,Vous n’avez pas de chaînes :Rien ne prive jamais‖ la feuille qui la boitDe la sève des chênes !

Les Déesses de marbre‖ au regard contempteurPlein d’amours éternellesChérissent à jamais‖ l’harmonieux sculpteurQui les a faites belles.

Et vous, roses, et vous,‖ reines des floraisons,Les rayons d’or allumentEt refleurissent mieux‖ à toutes les saisonsVos baisers qui parfument.

O fleur, quand ton amant‖ t’a choisie un matin,Sans regrets tu l’accueillesParmi l’air parfumé‖ de lilas et de thym,Dans un beau lit de feuilles.

Sur ton cœur virginal,‖ par l’amour embrasé,Aucun regret ne pèse,O ma sœur, et surtout‖ jamais rien n’a baiséLa lèvre qui te baise.

Jamais, ô fleur, pas même‖ à l’heure du trépas,Tu n’es abandonnée !Tu meurs près d’un amant‖ qui ne te laisse pasLorsque tu t’es donnée.

Il ne te laisse pas‖ à ce plaisir amerDes sanglots pleins de charmes,Seule, avec le regret,‖ profond comme une mer,Des baisers et des larmes.

Il ne te laisse pas‖ au souvenir flétriOù notre lèvre avideSe brûle, comme au bord‖ d’un grand fleuve tariDont le lit serait vide !

Il ne te laisse pas‖ sur une couche en feu,Soucieuse et lassée,Le front pâle, mourir‖ sans avoir dit adieuEt sans être embrassée !

Juin 1846.

Versification

Forme
40 quatrains (quatrains)
Rimes
40(abab)
Mètre
Hexasyllabes et alexandrins (80 de 6, 80 de 12)· profil 6, 6+6
Strophes
40 quatrains
Mots à la rime
a feu / bleu masculine, classiqueb zéphyres / porphyres féminine, classiquea irisé / rosé masculine, classiqueb tombe / colombe féminine, classiquea murmurants / transparents masculine, classiqueb d’harmonie / Polymnie féminine, classiquea trésors / ors masculine, classiqueb lune / brune féminine, classiquea Alaciel / ciel masculine, classiqueb complète / reflète féminine, classiquea pistils / cils masculine, classiqueb respectueuses / voluptueuses féminine, classiquea arrosés / rosés masculine, classiqueb marines / narines féminine, classiquea dents / ardents masculine, classiqueb hautaines / fontaines féminine, classiquea ardeur / pudeur masculine, classiqueb paresses / caresses féminine, classiquea éblouissants / rougissants masculine, classiqueb féeries / fleuries féminine, classiquea fleur / querelleur masculine, classiqueb lignes / signes féminine, classiquea Jérusalem / harem masculine, classiqueb parée / enivrée féminine, classiquea firmament / frémissement masculine, classiqueb d’ailes / dentelles féminine, classiquea brasiers / rosiers masculine, classiqueb close / rose féminine, classiquea assouplis / plis masculine, classiqueb joie / soie féminine, classiquea accords / corps masculine, classiqueb physique / musique féminine, classiquea souriant / voyant masculine, classiqueb Nature / pure féminine, classiquea bleus / feux masculine, classiqueb rebelle / belle féminine, classiquea querelleurs / fleurs masculine, classiqueb éprises / brises féminine, classiquea vœux / cheveux masculine, classiqueb épaules / saules féminine, classiquea rosiers / extasiés masculine, classiqueb closes / roses féminine, classiquea rois / droits masculine, classiqueb avalanches / blanches féminine, classiquea sculpteurs / enchanteurs masculine, classiqueb arbres / marbres féminine, classiquea charmants / diamants masculine, classiqueb rosée / arrosée féminine, classiquea peupliers / oubliés masculine, classiqueb dirent / retirent féminine, classiquea triomphant / d’enfant masculine, classiqueb blonde / l’onde féminine, classiquea retour / l’amour masculine, classiqueb familières / lierres féminine, classiquea vêtus / vaincus masculine, classiqueb dictame / femme féminine, classiquea nacrés / sacrés masculine, classiqueb pelouse / jalouse féminine, classiquea mourir / fleurir masculine, classiqueb secrètes / fleurettes féminine, classiquea jours / amours masculine, classiqueb blondes / ondes féminine, classiquea toit / boit masculine, classiqueb chaînes / chênes féminine, classiquea contempteur / sculpteur masculine, classiqueb éternelles / belles féminine, classiquea floraisons / saisons masculine, classiqueb allument / parfument féminine, classiquea matin / thym masculine, classiqueb l’accueilles / feuilles féminine, classiquea embrasé / baisé masculine, classiqueb pèse / baise féminine, classiquea trépas / pas masculine, classiqueb abandonnée / donnée féminine, classiquea amer / mer masculine, classiqueb charmes / larmes féminine, classiquea flétri / tari masculine, classiqueb avide / vide féminine, classiquea feu / adieu masculine, classiqueb lassée / embrassée féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

160 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de Théodore de Banville. Le sang de la Coupe, Trente-six Ballades joyeuses, Le Baiser., Paris, Alphonse Lemerre, éditeur, 1857· numérisation poesies.net· Sources