Les Cariatides, 1842· Livre troisième
Érato
Nature, où sont tes dieux ?‖ ô prophétique aïeule,Ô chair mystérieuse‖ où tout est contenu,Qui pendant si longtemps‖ as vécu de toi seuleEt qui sembles mourir,‖ parle, qu’est devenuCet âge de vertu‖ que chaque jour efface,Où le sourire humain‖ rayonnait sur ta face ?Où s’est enfui le chœur‖ de tes olympiens ?Ô nature à présent‖ désespérée et vide,Jadis l’affreux désert‖ des éthiopiensSous le midi sauvage‖ ou sous la nuit livideFut moins appesanti,‖ moins formidable, et moinsFait pour ce désespoir‖ qui n’a pas de témoins,Que tu ne m’apparais‖ à présent tout entière,Depuis que tu n’as plus‖ ce chœur mélodieuxDe tes fils immortels,‖ orgueil de la matière.Aïeule au flanc meurtri,‖ nature, où sont tes dieux ?Jadis, avant, hélas !‖ Que l’ignorance impieT’eût dédaigneusement‖ sous ses pieds accroupie,Nature, comme nous‖ tu vivais, tu vivais !Avec leurs rocs géants,‖ leurs granits et leurs marbres,Les monts furent alors‖ les immenses chevetsOù tu dormais la nuit‖ dans ta ceinture d’arbres.Les constellations‖ étaient des yeux vivants,Ne haleine passait‖ dans le souffle des vents ;Leur aile frissonnante‖ aux sauvages alluresQui brise dans les bois‖ les grands feuillages roux,En pliant les rameaux‖ courbait des chevelures,Et dans la mer, ces flots‖ palpitants de courrouxAinsi que des lions,‖ qui sous l’ardente lameBondissent dans l’azur,‖ étaient des seins de femme.Mais que dis-je, ô dieux forts,‖ dieux éclatants, dieux beaux,Triomphateurs ornés‖ de dépouilles sanglantes,Porteurs d’arcs, de tridents,‖ de thyrses, de flambeaux,De lyres, de tambours,‖ d’armes étincelantes,Voyageurs accourus‖ du ciel et de l’enfer,Qui parmi les buissons‖ de Sicile et de CorseAvec vos cheveux blonds‖ toujours vierges du ferParliez dans le nuage‖ et viviez dans l’écorce,Dieux exterminateurs‖ des serpents et des loups,Non, vous n’êtes pas morts !‖ En vain l’homme jalouxDit que l’Érèbe a clos‖ vos radieuses bouches :Moi qui vous aime encor,‖ je sais que votre voixEst vivante, et vos fronts‖ célestes, je les vois !Je vois l’ardent Bacchus,‖ Diane aux yeux farouches,Vénus, et toi surtout‖ dont le nom triomphantÉcrasera toujours‖ leur espoir chimérique,Ô muse ! Qui naguère‖ et tout petit enfantM’as choisi pour les vers‖ et pour le chant lyrique !Nourrice de guerriers,‖ louangeuse Érato !Déjà le blanc cheval‖ aux yeux pleins d’étincelles,Impatient du libre‖ azur, ouvre ses ailesEt de ses pieds légers‖ bondit sur le coteau.Saisis sa chevelure,‖ et dans l’herbe fleurieQue le coursier t’emporte‖ au gré de sa furie !Puis quand tu reviendras,‖ muse, nous chanterons.Va voir les durs combats,‖ les grands chocs, les mêlées,Des crinières de pourpre‖ au vent échevelées,Des blessures brisant‖ les bras, trouant les fronts,Et, comme un vin joyeux‖ sort des vendanges mûres,Le rouge flot du sang‖ coulant sur les armures,Et l’épée autour d’elle‖ agitant ses éclairs,Et les soldats avec‖ une âme vengeresseBondissant, emportés‖ par le chef aux yeux clairs.Va, mais que ni les rois,‖ ni le peuple, ô déesse,Ne puissent te convaincre‖ et changer ton dessein,Car seule gouvernant‖ les chants où tu les nommes,Plus forte que la vie‖ et le destin des hommes,L’immuable justice‖ habite dans ton sein.Puis tu délaceras‖ ta cuirasse guerrière.Alors, bravant l’orage‖ effroyable et ses jeux,Marche, tes noirs cheveux‖ au vent, dans la clairière,Va dans les antres sourds,‖ gravis les rocs neigeux,Près des gouffres ouverts‖ et sur les pics sublimesQui fument au soleil,‖ de glace hérissés,Respire, et plonge-toi‖ dans les fleuves glacés.Muse, il est bon pour toi‖ de vivre sur les cimes,De sentir sur ton sein‖ la caresse des airs,De franchir l’âpre horreur‖ des torrents sans rivages,Et, quand les vents affreux‖ pleurent dans les déserts,De livrer ta poitrine‖ à leurs bouches sauvages.Le flot aigu, le mont‖ qu’endort l’éternité,La forêt qui grandit‖ selon les saintes règlesVers l’azur, et la neige‖ et les chemins des aiglesConviennent, ô déesse,‖ à ta virginité.Car rien ne doit ternir‖ ta pureté premièreEt souiller par un long‖ baiser matérielTa belle chair, pétrie‖ avec de la lumière.Ton véritable amant,‖ chaste fille du ciel,Est celui qui, malgré‖ ta voix qui le rassureEt ton regard penché‖ sur lui, n’oserait pasD’une lèvre timide‖ effleurer ta chaussureEt baiser seulement‖ la trace de tes pas.Oui, c’est moi qui te sers‖ et c’est moi qui t’adore.Viens ! Ceux qu’on a crus morts,‖ nous les retrouverons !Les guerriers, les archers,‖ les rois, les forgerons,Les reines de l’azur‖ aux fronts baignés d’aurore !Viens, nous retrouverons‖ le fils des rois TitansAssis, la foudre en main,‖ dans les cieux éclatants ;Celle qui de son front‖ jaillit, déesse armée,Comme jaillit l’éclair‖ de la nue enflammée,Et celui qui se plaît‖ aux combats, dans les crisD’horreur, et portant l’arc‖ avec sa fierté mâleCette amante des bois,‖ la chasseresse pâleQui court dans les sentiers‖ par la neige fleurisEt montre ses bras nus‖ tachés du sang des lices ;Celui qui dans les noirs‖ marais vils et rampantsExterminant les nœuds‖ d’hydres et de serpents,De ses traits lourds d’airain‖ les tue avec délices,Puis, celui qui régit‖ les déesses des flots ;Celui-là qu’on déchire‖ en ses douleurs divines,Qui meurt pour nous et, pour‖ apaiser nos sanglots,Dieu fort, renaît vivant‖ et chaud dans nos poitrinesCelle qui, s’élançant‖ quand l’âpre hiver s’enfuit,Ressuscite du noir‖ enfer et de la nuit,Et celle-là surtout,‖ vierge délicieuse,Qui fait grandir, aimer,‖ naître, sourdre, germer,Fleurir tout ce qui vit,‖ et vient tout embaumerEt fait frémir d’amour‖ les chênes et l’yeuse,Et fait partout courir‖ le grand souffle indomptéDe l’ardente caresse‖ et de la volupté.Près de nous brilleront‖ le sceptre que décoreUne fleur, le trident‖ et, plus terrible encore,La ceinture qui tient‖ les désirs en éveil ;L’épée au dur tranchant,‖ belle et de sang vermeille,Dont la lame d’airain‖ pour la forme est pareilleÀ la feuille de sauge,‖ et qui luit au soleil ;L’arc, le thyrse léger,‖ la torche qui flamboie ;Et la grande nature‖ avec ses milliers d’yeuxNous verra, stupéfaite‖ en sa tranquille joie,Voyageurs éblouis,‖ lui ramener ses dieux !
février 1841.
Versification
- Forme
- Strophe unique
- Rimes
- 15[abab] 13[aa] 11[abba]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a aïeule / seule féminine, classiqueb contenu / devenu masculine, classiquea efface / face féminine, classiquea olympiens / éthiopiens masculine, classiqueb vide / livide féminine, classiquea moins / témoins masculine, classiquea entière / matière féminine, classiqueb mélodieux / dieux masculine, classiquea impie / accroupie féminine, classiquea vivais / chevets masculine, classiqueb marbres / d’arbres féminine, classiquea vivants / vents masculine, classiquea allures / chevelures féminine, classiqueb roux / courroux masculine, classiquea lame / femme féminine, classiquea beaux / flambeaux masculine, classiqueb sanglantes / étincelantes féminine, classiquea l’enfer / fer masculine, classiqueb Corse / l’écorce féminine, classiquea loups / jaloux masculine, classiquea bouches / farouches féminine, classiqueb voix / vois masculine, classiquea triomphant / enfant masculine, classiqueb chimérique / lyrique féminine, classiquea Érato / coteau masculine, classiqueb d’étincelles / ailes féminine, classiquea fleurie / furie féminine, classiquea chanterons / fronts masculine, classiqueb mêlées / échevelées féminine, classiquea mûres / armures féminine, classiquea éclairs / clairs masculine, classiqueb vengeresse / déesse féminine, classiquea dessein / sein masculine, classiqueb nommes / hommes féminine, classiquea guerrière / clairière féminine, classiqueb jeux / neigeux masculine, classiquea sublimes / cimes féminine, classiqueb hérissés / glacés masculine, classiquea airs / déserts masculine, classiqueb rivages / sauvages féminine, classiquea l’éternité / virginité masculine, classiqueb règles / aigles féminine, classiquea première / lumière féminine, classiqueb matériel / ciel masculine, classiquea rassure / chaussure féminine, classiqueb pas masculine, classiquea t’adore / d’aurore féminine, classiqueb retrouverons / forgerons masculine, classiquea Titans / éclatants masculine, classiquea armée / enflammée féminine, classiquea cris / fleuris masculine, classiqueb mâle / pâle féminine, classiquea lices / délices féminine, classiqueb rampants / serpents masculine, classiquea flots / sanglots masculine, classiqueb divines / poitrines féminine, classiquea s’enfuit / nuit masculine, classiquea délicieuse / l’yeuse féminine, classiqueb germer / embaumer masculine, classiquea indompté / volupté masculine, classiquea décore / encore féminine, classiquea éveil / soleil masculine, classiqueb vermeille / pareille féminine, classiquea flamboie / joie féminine, classiqueb d’yeux / dieux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
130 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Cariatides, Paris, Charpentier, 1891· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources