Les Cariatides, 1842· Livre troisième
Les caprices
En dizains à la manière de Clément Marot
I Congé
Çà, qu’on me laisse,‖ amour, petit maraud.Va ! Donne-moi‖ la paix ; je veux écrire,À la façon‖ de mon aïeul Marot,Qui dans son temps‖ n’eut jamais de quoi frire,Quelques dizains,‖ car il est temps de rire.Donc, loin de moi‖ le vulgaire odieux !Et d’un vaillant‖ effort, s’il plaît aux Dieux,J’en veux polir,‖ dans mes rimes hardies,Autant qu’Homère,‖ esprit mélodieux,En son poëme‖ a fait de rhapsodies.
II Le vallon
Dans ce vallon‖ ne cherchez pas des fleurs,Ou bien un vol‖ d’insectes vers la nueOu le babil‖ des oiseaux querelleurs.Non, frémissant‖ d’une horreur inconnueJusqu’en ses os,‖ la terre est toute nue.Rien. C’est le deuil,‖ le silence, la mort,Et sur le sol,‖ par un constant effort,Les ouragans‖ ont jeté leur ravage ;Mais sous le vent‖ avide qui le mord,Ici grandit‖ un lys pur et sauvage.
III Fête galante
Voilà Silvandre‖ et Lycas et Myrtil,C’est aujourd’hui‖ fête chez Cydalise.Enchantant l’air‖ de son parfum subtil,Au clair de lune‖ où tout s’idéaliseAvec la rose‖ Aminthe rivalise.Philis, Églé,‖ que suivent leurs amants,Cherchent l’ombrage‖ et les abris charmants ;Dans le soleil‖ qui s’irrite et qui joue,Luttant d’orgueil‖ avec les diamants,Sur leur chemin‖ le paon blanc fait la roue.
IV L’étang
Dans la clairière‖ ouverte, un vent d’oragePassait ; le tremble‖ au doux feuillage blancDe sa morsure‖ avait subi l’outrage ;Dans le miroir‖ sinistre de l’étangSe reflétait‖ une lueur de sang ;Le sombre ciel‖ d’airain qui brûle et pèseCouvrait de nuit‖ le chêne et le mélèze ;L’embrasement‖ et la pourpre des soirsParmi cette ombre‖ allumaient leur fournaise,Et j’entendis‖ chanter les cygnes noirs.
V Les bergers
Amaryllis‖ rit au pâtre Daphnis,Tout en courant‖ pour rassembler ses chèvres,Voici le vieux‖ Damon avec son fils,Néère ayant‖ une pomme à ses lèvres,Et l’air est plein‖ de murmure et de fièvres.Le zéphyr passe,‖ heureux d’éparpillerLes noirs cheveux ;‖ lasse de sommeiller,Phyllis accourt‖ vers le chant qui l’attireEt sous le hêtre‖ on entend gazouiller,Comme un oiseau,‖ la flûte de Tityre.
VI Pierrot
Le bon Pierrot,‖ que la foule contemple,Ayant fini‖ les noces d’Arlequin,Suit en songeant‖ le boulevard du temple.Une fillette‖ au souple casaquinEn vain l’agace‖ avec son œil coquin ;Et cependant‖ mystérieuse et lisseFaisant de lui‖ sa plus chère délice,La blanche lune‖ aux cornes de taureauJette un regard‖ de son œil en coulisseÀ son ami‖ Jean Gaspard Deburau.
VII Sérénade
Las ! Colombine‖ a fermé le volet,Et vainement‖ le chasseur tend ses toiles,Car la fillette‖ au doux esprit follet,De ses rideaux‖ laissant tomber les voiles,S’est dérobée,‖ ainsi que les étoiles.Bien qu’elle cache‖ à l’amant indigentSon casaquin‖ pareil au ciel changeant,C’est pour charmer‖ cette beauté barbareQue remuant‖ comme du vif-argent,Arlequin chante‖ et gratte sa guitare.
VIII La comédie
Yeux noirs, yeux bleus,‖ cheveux bruns, cheveux d’or,Beaux chérubins‖ joufflus comme des pommes,Bouches de rose,‖ amour, espoir, trésor,Troupeau charmé,‖ fillettes, petits hommes,Anges et fleurs‖ qu’en souriant tu nommes,Orgueil humain‖ justement ébloui,Tous ces bandits‖ à l’œil épanoui,Sur leurs fronts purs‖ ayant l’aube éternelle,Battent des mains‖ au vieux drame inouïDu commissaire‖ et de polichinelle.
IX Bal masqué
Blancs, jaunes, bleus,‖ roses, comme la foudre,Les débardeurs,‖ farouches escadronsDe leurs cheveux‖ faisant voler la poudre,Passent, nombreux‖ comme des moucherons,Sous l’ouragan‖ des cors et des clairons.L’affreux galop‖ furieux se prolonge,D’un élan fou‖ dans la clarté se plonge,Chœur effréné‖ qui jamais ne se rompt,Et, dans un coin‖ pensif, Gavarni songeQue tout ce peuple‖ est sorti de son front.
X Parade
La saltimbanque‖ aux yeux pleins de douceurFrappe et meurtrit‖ les cymbales sonores.Son front, semé‖ de taches de rousseur,Est plus brûlé‖ que les rivages moresEt rouge encor‖ du baiser des aurores.Charmante, elle a‖ des bijoux de laiton ;Pour égayer‖ son maillot de coton,Elle a brodé‖ sur sa jupe une guivre ;Ses cheveux, noirs‖ comme le Phlégéton,Sont enfermés‖ dans un cercle de cuivre.
XI Enfin malherbe vint
C’était l’orgie‖ au Parnasse, la museQui par raison‖ se plaît à courir versTout ce qui brille‖ et tout ce qui l’amuse,Éparpillait‖ les rubis dans ses vers.Elle mettait‖ son laurier de travers.Les bons rhythmeurs,‖ pris d’une frénésie,Comme des dieux‖ gaspillaient l’ambroisie ;Tant qu’à la fin,‖ pour mettre le holàMalherbe vint,‖ et que la poésie,En le voyant‖ arriver, s’en alla.
XII Heine
Comme Phébos,‖ après l’avoir branché,Heine toujours‖ portait la peau sanglanteD’un Marsyas‖ qu’il avait écorché.Pour un amant‖ de la rime galanteCette manière‖ est un peu violente.Ô noirs pavots !‖ Horrible floraison !Mais le satyre‖ à la comparaisonNe peut gagner,‖ s’il entreprend la lutte,Et les porteurs‖ de lyre ont eu raisonEn écorchant‖ le vain joueur de flûte.
XIII Les parias
Oh ! Je voudrais‖ sur leur front innocentBaiser tous ceux‖ qu’on raille et qu’on opprime !Dieux ! Apporter‖ le malheur en naissant !Toi qui sais tout,‖ mystérieuse rime,Dis-moi pourquoi‖ la tendresse est un crime.La terre noire‖ à l’homme triste et vainProdigue tout,‖ les blés d’or, le doux vin ;Mais qu’elle fut‖ une amère nourrice,L’inépuisable‖ aïeule au flanc divin,Pour l’âne triste‖ et pour le doux Jocrisse !
XIV Trumeau
Dans un panneau‖ de la chambre à coucher,Je me rappelle‖ encore une DianeAu sein charmant,‖ caprice de Boucher.Un flot d’amours‖ chasseurs en caravaneSourit aux lys‖ de sa chair diaphane ;À son front pur‖ étincelle un croissant,Et, sur le bord‖ d’un ruisseau caressant,On voit briller,‖ nonchalamment jetée,Sous un rayon‖ de lune éblouissant,La cuisse blanche‖ et de rose fouettée.
XV Les roses
Lorsque le ciel‖ de saphir est en feu,Lorsque l’été‖ de son haleine toucheLa folle nymphe‖ amoureuse, et par jeuMet un charbon‖ rougissant sur sa bouche ;Quand sa chaleur‖ dédaigneuse et faroucheFait tressaillir‖ le myrte et le cyprès,On sent brûler‖ sous ses magiques traitsDes fronts blêmis‖ et des lèvres déclosesEt le riant‖ feuillage des forêts,Et vous aussi,‖ cœurs enflammés des roses !
XVI Imperia
Aux longs baisers‖ offrant sa joue imberbe,Sous les lambris‖ du palais Doria,Un tout jeune homme‖ en fleur, pâle et superbe,Est aux genoux‖ charmants d’Impéria,Tenant ses mains‖ qu’amour coloria.Dans les langueurs‖ d’une molle paresse,Il sait ravir‖ la grande enchanteresse ;La profondeur‖ vague de l’océanEn sa prunelle‖ où rit une caresseJoue, orgueilleuse‖ et folle, et c’est don Juan.
XVII Le lilas
Ô floraison‖ divine du lilas,Je te bénis,‖ pour si peu que tu dures !Nos pauvres cœurs‖ de souffrir étaient las :Enfin l’oubli‖ guérit nos peines dures.Enivrez-nous,‖ fleurs, horizons, verdures !Le clair réveil‖ du matin gracieuxCharme l’azur‖ irradié des cieux ;Mai fleurissant‖ cache les blanches tombes,Tout éclairé‖ de feux délicieux,Et l’air frémit,‖ blanc des vols de colombes.
XVIII Hamlet
Oh ! Tu pouvais‖ porter la noble armureEt, blond héros,‖ faucher au grand soleilTes ennemis,‖ comme une moisson mûre,Et resplendir,‖ aux dieux même pareil,Dans la poussière‖ et dans le sang vermeil.Et cependant,‖ enfant sevré de gloire,Tu sens courir‖ dans la nuit dérisoire,Sur ton front pâle,‖ aussi blanc que du lait,Ce vent qui fait‖ voler ta plume noireEt te caresse,‖ Hamlet, ô jeune Hamlet !
XIX La forêt
Enfuyons-nous,‖ mes amis ! Se peut-ilQu’à ces bourgeois‖ le destin nous condamne ?Allons revoir,‖ dans le rêve subtilOù son amant‖ se fait gratter le crâne,Titania‖ baisant la tête d’âne.Partons, avec‖ nos appâts d’oiseleurs !Cherchons les doux‖ sommeils ensorceleurs ;Allons au bois‖ riant où Puck s’attarde,Voir Fleur Des Pois‖ et sur son lit de fleursBottom, avec‖ Monsieur Grain De Moutarde.
XX Chérubin
Ô Chérubin !‖ Jeunesse, extase, amour,Toi qu’en jouant‖ Rosine déshabille,Tu t’éveillais‖ et tu riais au jour,Et tu suivais,‖ bel ange aux airs de fille,Affriolé‖ par sa noire mantille,Fanchette ou bien‖ Madame Figaro.Tu t’enivrais‖ de l’odeur du sureau,Puis tu posais‖ ton front blanc sur les marbres,Et tu venais‖ comme un petit chevreau,Mordre les fleurs‖ et l’écorce des arbres !
XXI Aveu
Tes folles dents‖ sont cruelles, dit-on,Mais je te crois‖ mieux qu’un docteur en chaire.Égorge-moi‖ d’ailleurs, je suis mouton,Je suis gibier ;‖ chasseresse ou bouchèreComme on voudra,‖ ta guenille m’est chère.À manier‖ les ciseaux, Dalila,Tu fus experte,‖ et le sang ruisselaPour tes beaux yeux‖ sous les murs de Pergame,Je le sais bien ;‖ mais quand tu n’es pas là,Comme on s’ennuie,‖ ô femme ! Femme ! Femme !
XXII Palinodie
Oui, j’ai menti‖ comme tous mes collègues !Pour faire voir‖ ma bravoure à crédit,Je t’ai crié :‖ va ! Fuis ! Tire tes grègues !Je t’ai chassé,‖ pauvre petit bandit :Mais bah ! Mettons‖ que je n’avais rien dit.Prends, si tu veux,‖ la poudre d’escampette,Lève le camp‖ sans tambour ni trompette,Je saurai bien‖ te suivre, si tu fuis :Car, en effet,‖ comme dit le poëte,Méchant amour,‖ de ta suite, j’en suis !
XIII Le divan
Dans le boudoir‖ où pareils à des strophesSont mariés‖ les superbes accordsDes lourds tapis‖ et des sombres étoffes,L’obscurité‖ de ces profonds décorsBrille et s’allume‖ au flamboiement des ors.Jeanne est couchée‖ au milieu des fleurs rares ;Et cependant‖ que ses joyaux barbaresDans cette nuit‖ jettent des feux sanglants,Sur les coussins‖ ornés de fleurs bizarresUn doux rayon‖ fait briller ses pieds blancs.
XXIV Sagesse
Sur ce divan‖ couvert d’amples fourrures,Comme un guerrier‖ vainqueur des sarrasinsJe me repose,‖ en fermant les serrures,Puisque j’ai fait‖ mes vingt-quatre dizains.Muse au beau front‖ couronné de raisins,Ô Thalia,‖ narguons les élégies !Oui, je veux fuir‖ (ce sont là mes orgies)Tous les bourgeois,‖ pendant un jour entier ;J’allumerai‖ des feux et des bougies,Et je lirai‖ les strophes de Gautier.
juillet 1842.
Versification
- Forme
- Dizains
- Rimes
- 24(ababbccdcd)
- Mètre
- Décasyllabes· profil 4+6
- Strophes
- 1 dizain
- Mots à la rime
- a maraud / Marot masculine, classiqueb écrire / frire / rire féminine, classiquec odieux / Dieux / mélodieux masculine, classiqued hardies / rhapsodies féminine, classiquea fleurs / querelleurs masculine, classiqueb nue / inconnue féminine, classiquec mort / effort / mord masculine, classiqued ravage / sauvage féminine, classiquea Myrtil / subtil masculine, classiqueb Cydalise / s’idéalise / rivalise féminine, classiquec amants / charmants / diamants masculine, classiqued joue / roue féminine, classiquea d’orage / l’outrage féminine, classiqueb blanc / l’étang / sang masculine, classiquec pèse / mélèze / fournaise féminine, classiqued soirs / noirs masculine, classiquea Daphnis / fils masculine, classiqueb chèvres / lèvres / fièvres féminine, classiquec d’éparpiller / sommeiller / gazouiller masculine, classiqued l’attire / Tityre féminine, classiquea contemple / temple féminine, classiqueb d’Arlequin / casaquin / coquin masculine, classiquec lisse / délice / coulisse féminine, classiqued taureau / Deburau masculine, classiquea volet / follet masculine, classiqueb toiles / voiles / étoiles féminine, classiquec indigent / changeant / vif-argent masculine, classiqued barbare / guitare féminine, classiquea d’or / trésor masculine, classiqueb pommes / hommes / nommes féminine, classiquec ébloui / épanoui / inouï masculine, classiqued éternelle / polichinelle féminine, classiquea foudre / poudre féminine, classiqueb escadrons / moucherons masculine, classiqueb clairons / rompt / front masculine, classiquec prolonge / plonge / songe féminine, classiquea douceur / rousseur masculine, classiqueb sonores / mores / aurores féminine, classiquec laiton / coton / Phlégéton masculine, classiqued guivre / cuivre féminine, classiquea muse / l’amuse féminine, classiqueb vers / travers masculine, classiquec frénésie / l’ambroisie / poésie féminine, classiqued holà / alla masculine, classiquea branché / écorché masculine, classiqueb sanglante / galante / violente féminine, classiquec floraison / comparaison / raison masculine, classiqued lutte / flûte féminine, classiquea innocent / naissant masculine, classiqueb opprime / rime / crime féminine, classiquec vain / vin / divin masculine, non classiqued nourrice / Jocrisse féminine, classiquea coucher / Boucher masculine, classiqueb Diane / caravane / diaphane féminine, classiquec croissant / caressant / éblouissant masculine, classiqued jetée / fouettée féminine, classiquea feu / jeu masculine, classiqueb touche / bouche / farouche féminine, classiquec cyprès / traits / forêts masculine, classiqued décloses / roses féminine, classiquea imberbe / superbe féminine, classiqueb Doria / d’Impéria / coloria masculine, classiquec paresse / enchanteresse / caresse féminine, classiqued l’océan / Juan masculine, classiquea lilas / las masculine, classiqueb dures / verdures féminine, classiquec gracieux / cieux / délicieux masculine, classiqued tombes / colombes féminine, classiquea armure / mûre féminine, classiqueb soleil / pareil / vermeil masculine, classiquec gloire / dérisoire / noire féminine, classiqued lait / Hamlet masculine, classiquea peut-il / subtil masculine, classiqueb condamne / crâne / d’âne féminine, classiquec d’oiseleurs / ensorceleurs / fleurs masculine, classiqued s’attarde / Moutarde féminine, classiquea amour / jour masculine, classiqueb déshabille / fille / mantille féminine, classiquec Figaro / sureau / chevreau masculine, classiqued marbres / arbres féminine, classiquea dit-on / mouton masculine, classiqueb chaire / bouchère / chère féminine, classiquec Dalila / ruissela / là masculine, classiqued Pergame / Femme féminine, classiquea collègues / grègues féminine, classiqueb crédit / bandit / dit masculine, classiquec d’escampette / trompette / poëte féminine, classiqued fuis / suis masculine, classiquea strophes / étoffes féminine, classiqueb accords / décors / ors masculine, classiquec rares / barbares / bizarres féminine, classiqued sanglants / blancs masculine, classiquea fourrures / serrures féminine, classiqueb sarrasins / dizains / raisins masculine, classiquec élégies / orgies / bougies féminine, classiqued entier / Gautier masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
240 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Cariatides, Paris, Charpentier, 1891· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources