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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Cariatides, 1842· Livre deuxième· Ceux qui meurent et ceux qui combattent Épisodes et fragments

IV. Une nuit blanche

Théodore de Banville· distiques, alexandrins, 94 vers

La ville, mer immense,‖ avec ses bruits sans nombre,A sur les flots du jour‖ replié ses flots d’ombre,Et la nuit secouant‖ son front plein de parfums,Inonde le ciel pur‖ de ses longs cheveux bruns.Moi, pensif, accoudé‖ sur la table, j’écouteCette haleine du soir‖ que je recueille toute.Plus rien ! Ma lampe seule,‖ en mon réduit obscurDe son pâle reflet‖ inondant le vieux mur,Dit tout bas qu’au milieu‖ du sommeil de la terreTravaille une pensée‖ étrange et solitaire.Et cependant en proie‖ à mille visions,Mon esprit hésitant‖ s’emplit d’illusions,Et mes doigts engourdis‖ laissent tomber ma plume.C’est le sommeil qui vient.‖ Non, mon regard s’allume,Et, comme avec terreur,‖ ma chair a frissonné.Quel est ce bruit lointain ?‖ Ah ! L’horloge a sonné !Et la page est encor‖ vierge. Mon corps débileSe débat sous le feu‖ d’une fièvre stérile.J’attends en vain l’idée‖ et l’inspiration.Comme tu me mentais,‖ splendide visionQui venais me bercer‖ d’une espérance vaine !Être impuissant ! N’avoir‖ que du sang dans la veine !Avoir voulu d’un mot‖ définir l’univers,Et ne pouvoir trouver‖ l’arrangement d’un vers !Me suis-je donc mépris ?‖ Dans mon cœur qui ruisselleDieu n’avait-il pas mis‖ la sublime étincelle ?Oh ! Si, je me souviens.‖ En mes désirs sans frein,Enfant, j’ai vu de près‖ les colosses d’airain ;Je cherchais dans la forme‖ ardemment fécondéeLe moule harmonieux‖ de toute large idée ;J’allais aux géants grecs‖ demander tour à tourQuelle grâce polie‖ ou quel rude contourFait vivre pour les yeux‖ la synthèse éternelle.Esprit épouvanté,‖ je me perdais en elle,Tâchant de distinguer‖ dans quels vastes accordsSe fondent les splendeurs‖ des âmes et des corps,Et méditant déjà‖ comment notre génieImpose une enveloppe‖ à la chose infinie.Hélas ! Amants d’un soir,‖ en vain nous enlaçonsLa morne Galatée‖ et ses divins glaçons.Pourquoi m’as-tu quitté,‖ muse blanche ? ô ma lyre !Quel ouragan t’a pris‖ ton suave délire ?Quelle foudre a brisé‖ votre prisme éclatant,Ô mes illusions‖ de jeunesse ? PourtantJ’aime encor les longs bruits,‖ le ciel bleu, le vieil arbre,Les lointains discordants,‖ et ma strophe de marbreSait encor rajeunir‖ la grande antiquité.Ô muse que j’aimais,‖ pourquoi m’as-tu quitté ?Pourquoi ne plus venir‖ sur ma table connueAvec tes bras nerveux‖ t’accouder chaste et nue ?Jetons les yeux sur nous,‖ vieillards anticipés,Cœurs souillés au berceau,‖ parleurs inoccupés !Ce qui nous perdra tous,‖ ce qui corrode l’âme,Ce qui dans nos cœurs même‖ éteint l’ardente flamme,C’est notre lâche orgueil,‖ spectre qui devant nousIllumine les fronts‖ de la foule à genoux ;Le poison qui décime‖ en un jour nos phalanges,C’est ce désir de gloire‖ et de vaines louangesQui fait bouillir le sang‖ vers le cœur refoulé.Oh ! Nous avons l’orgueil‖ superbement enflé,Nous autres ! Travailleurs‖ qui voulons le salaireAvant l’œuvre, et montrons‖ une sainte colèrePour saisir les lauriers‖ avant la lutte ! EnfantsQui, le cigare en main,‖ nous rêvons triomphants,Vierges encor du glaive‖ et du champ de bataille !Nains au front dédaigneux‖ qui haussons notre tailleSur les calculs étroits‖ de notre ambition,Qui, blasés sans avoir‖ connu la passion,Croyons sentir en nous‖ cette verve stridenteQue l’enfer avait mis‖ dans la plume du Dante,Ou le doute fatal‖ qui réveillait Byron,Comme un cheval fouetté‖ par le vent du clairon !Devant nous ont passé‖ quelques sombres géniesQui vous jetaient aux vents,‖ farouches harmoniesDont nous psalmodions‖ une note au hasard !Tout fiers d’avoir produit‖ un pastiche bâtard,D’avoir éparpillé‖ quelques syllabes fortes,Fous, ivres, éperdus,‖ nous assiégeons les portesDes panthéons bâtis‖ pour la postérité !C’est un aveuglement‖ risible en vérité !Quand nous aurons longtemps‖ sur les livres antiquesInterrogé le sens‖ des choses prophétiques,Lu sur les marbres saints‖ d’Égine et de ParosLe sort des dieux, jouet‖ mystérieux d’Éros ;Dans le livre du monde,‖ à la page où nous sommes,Quand nous épellerons‖ le noir secret des hommes ;Quand nous aurons usé‖ sans relâche nos frontsSous l’étude, et non pas‖ sous de justes affronts,Ô lutteurs, nous pourrons‖ de notre voix profondeDire au monde : c’est nous,‖ et remuer le monde.Mais jusque-là, sans trêve,‖ aux zoïles méchantsVoilant avec amour‖ l’ébauche de nos chants,Étreignons la nature,‖ et mesurons sans crainteCe bas-relief géant‖ dont nous prenons l’empreinte !

Versification

Forme
Distiques
Rimes
47((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a nombre / d’ombre féminine, classiqueb parfums / bruns masculine, classiquea j’écoute / toute féminine, classiqueb obscur / mur masculine, classiquea terre / solitaire féminine, classiqueb visions / d’illusions masculine, classiquea plume / s’allume féminine, classiqueb frissonné / sonné masculine, classiquea débile / stérile féminine, classiqueb l’inspiration / vision masculine, classiquea vaine / veine féminine, classiqueb l’univers / vers masculine, classiquea ruisselle / étincelle féminine, classiqueb frein / d’airain masculine, classiquea fécondée / idée féminine, classiqueb tour / contour masculine, classiquea éternelle / elle féminine, classiqueb accords / corps masculine, classiquea génie / infinie féminine, classiqueb enlaçons / glaçons masculine, classiquea lyre / délire féminine, classiqueb éclatant / Pourtant masculine, classiquea arbre / marbre féminine, classiqueb antiquité / quitté masculine, classiquea connue / nue féminine, classiqueb anticipés / inoccupés masculine, classiquea l’âme / flamme féminine, classiqueb nous / genoux masculine, classiquea phalanges / louanges féminine, classiqueb refoulé / enflé masculine, classiquea salaire / colère féminine, classiqueb Enfants / triomphants masculine, classiquea bataille / taille féminine, classiqueb ambition / passion masculine, classiquea stridente / Dante féminine, classiqueb Byron / clairon masculine, classiquea génies / harmonies féminine, classiqueb hasard / bâtard masculine, classiquea fortes / portes féminine, classiqueb postérité / vérité masculine, classiquea antiques / prophétiques féminine, classiqueb Paros / d’Éros masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb fronts / affronts masculine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb méchants / chants masculine, classiquea crainte / l’empreinte féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

94 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Cariatides, Paris, Charpentier, 1891· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources