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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Exilés, 1867

La fleur de sang

Théodore de Banville· terza rima classique, alexandrins, 55 vers

Enfant encore, à l’âge‖ où sur nos fronts éclateLa beauté radieuse,‖ un jour dans la forêtJe vis un dieu vêtu‖ d’une robe écarlate.

Secouant ses cheveux‖ que le soleil dorait,Il me cria : « veux-tu‖ m’adorer, vil esclave ? »Et je sentis déjà‖ que mon cœur l’adorait.

Ses flèches, que tourmente‖ une main forte et brave,S’agitaient sous ses doigts ;‖ le lourd carquois d’airainTremblait de son courroux‖ et rendait un son grave.

Implacable, attachant‖ sur moi son œil serein,Il me cria : « veux-tu‖ baiser, de cette boucheTout en fleur, ma chaussure‖ et mon pied souverain ?

Je suis le dieu sanglant,‖ je suis le dieu farouche,L’âpre ennemi, le fier‖ chasseur ailé, vainqueurDes monstres, le cruel‖ archer que rien ne touche ;

Je suis l’amour ; veux-tu‖ me servir, faible cœur ?Je te ferai sentir‖ la griffe des chimèresEt je te verserai‖ ma funeste liqueur.

Je prendrai les meilleurs‖ des instants éphémèresQue doit durer ici‖ ton corps matériel,Et tu fuiras en vain‖ les angoisses amères.

J’éteindrai tes beaux yeux‖ qui reflètent le ciel,Je flétrirai ta joue,‖ et dans mes noirs calicesTu trouveras un vin‖ plus amer que du fiel.

Savoure sans repos‖ mes atroces délices !Car tu n’espères pas,‖ tant que durent tes jours,Épuiser ma colère,‖ et lasser mes supplices.

Mes serpents font leurs nœuds‖ dans l’abîme où tu cours,Et pour manger ton foie‖ au pied d’un roc infâme,Ne vois-tu pas venir‖ des milliers de vautours ?

Quand la lâcheté vile‖ aura souillé ton âme,Ton martyre hideux‖ ne sera pas fini ;Tu te consumeras‖ sans éclair et sans flamme.

Toi que j’aurai cent fois‖ quitté, cent fois banni,Mordu par l’aiguillon‖ de ta vieille habitude,Tu me suivras encor,‖ par ma froideur puni !

Tu vivras dans la haine‖ et dans l’inquiétudeJusqu’au jour où, brisé,‖ tu connaîtras l’horreurDe la vieillesse affreuse‖ et de la solitude. »

Ainsi le jeune dieu‖ parlait, et sa fureurÉtait comme les flots‖ amers qu’un gouffre emporte,Et moi je pâlissais‖ de rage et de terreur.

Je tressaillais, sentant‖ mon âme à demi morte,Comme sous le couteau‖ du boucher la brebis,Quand le chasseur amour‖ me parla de la sorte.

Et pourtant j’admirais‖ sa beauté, ses habitsDe pourpre, que le vent‖ harmonieux soulève,Et surtout, ô mon cœur,‖ ses lèvres de rubis,

Larges roses de feu,‖ comme on en voit en rêve,Et dont le fier carmin,‖ d’un sourire enchanté,Ressemble à du sang frais‖ sur le tranchant d’un glaive.

J’égarais mes regards‖ sur son col indompté,Neige pure, et tandis‖ qu’il m’insultait encore,Fou de honte, éperdu‖ sous l’âcre volupté,

J’ai crié : « dieu farouche‖ et sanglant, je t’adore. »

mars 1857.

Versification

Forme
Terza rima classique (terza rima)
Rimes
18(aba) b
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a éclate / écarlate féminine, classiqueb forêt / dorait / l’adorait masculine, classiquec esclave / brave / grave féminine, classiquea d’airain / serein / souverain masculine, classiqueb bouche / farouche / touche féminine, classiquec vainqueur / cœur / liqueur masculine, classiquea chimères / éphémères / amères féminine, classiqueb matériel / ciel / fiel masculine, classiquec calices / délices / supplices féminine, classiquea jours / cours / vautours masculine, classiqueb infâme / âme / flamme féminine, classiquec fini / banni / puni masculine, classiquea habitude / l’inquiétude / solitude féminine, classiqueb l’horreur / fureur / terreur masculine, classiquec emporte / morte / sorte féminine, classiquea brebis / habits / rubis masculine, classiqueb soulève / rêve / glaive féminine, classiquec enchanté / indompté / volupté masculine, classiquea encore / t’adore féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

55 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Exilés, Paris, Fasquelle, 1899· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources