Les Exilés, 1867
La mort de l’amour
Une nuit, j’ai rêvé‖ que l’amour était mort.Au penchant de l’Œta,‖ que l’âpre bise mord,Les vierges dont le vent‖ meurtrit de ses caressesLes seins nus et les pieds‖ de lys, les chasseressesQue la lune voit fuir‖ dans l’antre souterrain,L’avaient toutes percé‖ de leurs flèches d’airain.Le jeune dieu tomba,‖ meurtri de cent blessures,Et le sang jaillissait‖ sur ses belles chaussures.Il expira. Parmi‖ les bois qu’ils parcouraientLes loups criaient de peur.‖ Les grands lions pleuraient.La terre frissonnait‖ et se sentait perdue.Folle, expirante aussi,‖ la nature éperdueDe voir le divin sang‖ couler en flot vermeil,Enveloppa de nuit‖ et d’ombre le soleil,Comme pour étouffer‖ sous l’horreur de ces voilesL’épouvantable cri‖ qui tombait des étoiles.Laissant pendre sa main‖ qui dompte le vautour,Il gisait, l’adorable‖ archer, l’enfant amour,Comme un pin abattu‖ vivant par la cognée.Alors Psyché vint, blanche‖ et de ses pleurs baignée :Elle s’agenouilla‖ près du bel enfant-dieu,Et sans repos baisa‖ ses blessures en feu,Béantes, comme elle eût‖ baisé de belles bouches,Puis se roula dans l’herbe,‖ et dit : « Ô dieux farouches !C’est votre œuvre, de vous‖ je n’attendais pas moins.Je connais là vos coups.‖ Mais vous êtes témoins,Tous, que je donne ici‖ mon souffle à ce cadavre,Pour qu’Éros, délivré‖ de la mort qui le navre,Renaisse, et dans le vol‖ des astres, d’un pied sûrRemonte en bondissant‖ les escaliers d’azur ! »Puis, comprimant son cœur‖ que brûlaient mille fièvresDans un baiser immense‖ elle colla ses lèvresSur la lèvre glacée,‖ hélas ! De son époux,Et, tandis que la voix‖ gémissante des loupsMontait vers le ciel noir‖ sans lumière et sans flamme,Elle baisa le mort,‖ et lui souffla son âme.Tout à coup le soleil‖ reparut, et le dieuSe releva, charmé,‖ vivant, riant. L’air bleuBaisait ses cheveux d’or,‖ d’où le zéphyr emporteL’extase des parfums,‖ et Psyché tomba morte.Éros emplit le bois‖ de chansons, fier, divin,Superbe, et d’une haleine‖ aspirant, comme un vinDoux et délicieux,‖ la vie universelle,Mais sans s’inquiéter‖ un seul moment de celleQui gisait à ses pieds‖ sur le coteau penchant,Et dont le front traînait‖ dans la fange. Et, touchantLes flèches dont Zeus même‖ adore la brûlure,Il marchait dans son sang‖ et dans sa chevelure.
décembre 1862.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 24((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a mort / mord masculine, classiqueb caresses / chasseresses féminine, classiquea souterrain / d’airain masculine, classiqueb blessures / chaussures féminine, classiquea parcouraient / pleuraient masculine, classiqueb perdue / éperdue féminine, classiquea vermeil / soleil masculine, classiqueb voiles / étoiles féminine, classiquea vautour / amour masculine, classiqueb cognée / baignée féminine, classiquea enfant-dieu / feu masculine, classiqueb bouches / farouches féminine, classiquea moins / témoins masculine, classiqueb cadavre / navre féminine, classiquea sûr / d’azur masculine, classiqueb fièvres / lèvres féminine, classiquea époux / loups masculine, classiqueb flamme / âme féminine, classiquea dieu / bleu masculine, classiqueb emporte / morte féminine, classiquea divin / vin masculine, classiqueb universelle / celle féminine, classiquea penchant / touchant masculine, classiqueb brûlure / chevelure féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Exilés, Paris, Fasquelle, 1899· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources