Les stalactites, 1846
La Symphonie de la Neige
Chaque année, au printemps, elles
reviennent chargées de neige ;
Dans la cour de la salle qu’embellissent
les fleurs du Haïtang, elles rivalisent de
blancheur avec la lune ;
Douze jalousies ornées de perles les
enveloppent en se relevant ;
Un couple d’hirondelles blanches vole en
haut et en bas.Les deux jeunes filles lettrées, roman chinois.
I
La neige qui s’amasse‖ et tombe dans la neige,Du ciel, à gros flocons,‖ sur la terre descend,Et, comme pour les pas‖ d’un triomphal cortège,Son glorieux tapis‖ rayonne éblouissant.
D’autres regretteront,‖ devant cette richesse,Les pourpris que l’Aurore‖ arrose de ses pleurs,Le gazon aplani‖ pour des pieds de duchesse,Et le rose printemps‖ des oiseaux et des fleurs ;
Et de ne plus revoir,‖ au soleil d’or qui baiseLes grands coquelicots,‖ orgueil mouvant des blés,Les gammes de Rubens‖ et de Paul VéronèseTourbillonner en chœur‖ devant leurs yeux troublés.
Mais moi, j’aime à songer‖ devant cette harmonie,Et toutes les blancheurs‖ des rêves anciensMettent d’accord leurs voix‖ pour une symphonie,Et leur rhythme plaintif‖ me prend dans ses liens.
II
C’est dans le mol oubli‖ d’un ciel douteux et pâleQui donne à toute chose‖ un prestige charmant,Et qui passe en douceur‖ le duvet et l’opale,Que le drame du jour‖ s’agite vaguement.
Leurs six ailes au vent,‖ pareilles à des voiles,Les Anges sont épars‖ dans les chemins du ciel ;Les nuages rêveurs‖ font la cour aux étoiles,Et tout l’éther frémit‖ d’un amour sensuel.
Les lacs sont habités‖ par la troupe des cygnes,Qui semblent frissonner‖ sous nos soleils pâlis,Et l’ombre du feuillage‖ a les marbres insignesDont un grêle rayon‖ baise les pieds polis.
III
Ces filles de la Grèce‖ aux allures profanesÉcartent en riant‖ les cheveux du bouleau ;Et, cherchant le repos‖ dans les flots diaphanes,L’escalier des palais‖ plonge son pied dans l’eau.
Sur la vague s’agite‖ une légère écume,Comme celle où, parmi‖ les dauphins entraînés,Pleine, ainsi que les flots,‖ de charme et d’amertume,Aphrodite jaillit‖ des flots rassérénés.
(Dans la conque de nacre,‖ avec ses pieds timides,Vierge elle caressait‖ les Grâces et les Jeux,Et les purs diamants‖ et les perles humidesRuisselaient de sa bouche‖ et de ses blonds cheveux.)
Voici les bois sacrés‖ à la MélancolieOù, mêlant à la brise‖ un murmure confus,L’oranger, le laurier,‖ le myrte d’IdalieAccueille mille oiseaux‖ dans ses dômes touffus.
C’est là que le pommier‖ fleurit, et que la rose,Fière de son bouton‖ suave, encor tout blanc,Déjà pâmée, attend‖ que l’Aurore l’arroseEt que l’enfant au dard‖ la teigne de son sang.
IV
En cavalcade, au long‖ des terrasses de brique,Des dames, dont Zéphyr‖ baise le front mutin,Avec des cavaliers‖ au sourire lubrique,Passent dans leurs habits‖ d’hermine et de satin.
Les pages, les muguets‖ langoureux et bravaches,Et les belles de cour,‖ aux cheveux crespelés,Font briller dans la nuit,‖ sous d’insolents panaches,Les fronts de leurs chevaux‖ d’une flamme étoilés.
La nappe encore vierge‖ est mise pour l’orgie,Et les flacons d’argent‖ brillent sur le dressoir,Tandis qu’à la fenêtre,‖ avec sa main rougie,Elvire désolée‖ agite son mouchoir.
Et dans l’ombre, un fuyard,‖ qu’une autre ombre accompagne,Les cheveux hérissés‖ par le vent qui les suit,Rejoint ses compagnons‖ dans l’immense campagne,Au galop d’un coursier‖ sombre comme la Nuit.
V
Blanche, dans un massif,‖ dort parmi les dentellesDont le bouquet foisonne‖ autour de ses beaux seins ;Elle rêve, et son corps,‖ semblable aux tourterelles,Creuse en nid embaumé‖ le duvet des coussins.
Auprès d’elle, à mi-voix,‖ deux colombes mystiques,Au milieu des ardeurs‖ du tiède renouveau,Se murmurent, ainsi‖ que des lyres antiques,Des vers d’Anacréon,‖ d’Orphée et de Sappho.
VI
Ainsi la Rêverie‖ en mon âme s’épanche,Et, le front caressé‖ par ses folles fraîcheurs,J’entends s’épanouir‖ en moi (divine Blanche !)L’accord mélodieux‖ de toutes les blancheurs.
Mais ces pâles amours‖ de fleurs et de sculptures,Dont je mène en chantant‖ le chœur étiolé,Sont encore à mes yeux‖ moins blanches et moins puresQue votre âme sereine,‖ ô Lys inviolé !
Janvier 1844.
Versification
- Forme
- Quatrains
- Rimes
- 20(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 5 quatrains
- Mots à la rime
- a neige / cortège féminine, classiqueb descend / éblouissant masculine, classiquea richesse / duchesse féminine, classiqueb pleurs / fleurs masculine, classiquea baise / Véronèse féminine, classiqueb blés / troublés masculine, classiquea harmonie / symphonie féminine, classiqueb anciens / liens masculine, classiquea pâle / l’opale féminine, classiqueb charmant / vaguement masculine, classiquea voiles / étoiles féminine, classiqueb ciel / sensuel masculine, classiquea cygnes / insignes féminine, classiqueb pâlis / polis masculine, classiquea profanes / diaphanes féminine, classiqueb bouleau / l’eau masculine, classiquea écume / d’amertume féminine, classiqueb entraînés / rassérénés masculine, classiquea timides / humides féminine, classiqueb Jeux / cheveux masculine, classiquea Mélancolie / d’Idalie féminine, classiqueb confus / touffus masculine, classiquea rose / l’arrose féminine, classiqueb blanc / sang masculine, classiquea brique / lubrique féminine, classiqueb mutin / satin masculine, classiquea bravaches / panaches féminine, classiqueb crespelés / étoilés masculine, classiquea l’orgie / rougie féminine, classiqueb dressoir / mouchoir masculine, classiquea accompagne / campagne féminine, classiqueb suit / Nuit masculine, classiquea dentelles / tourterelles féminine, classiqueb seins / coussins masculine, classiquea mystiques / antiques féminine, classiqueb renouveau / Sappho masculine, classiquea s’épanche / Blanche féminine, classiqueb fraîcheurs / blancheurs masculine, classiquea sculptures / pures féminine, classiqueb étiolé / inviolé masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de Théodore de Banville. Les stalactites, Odelettes, Améthystes, Le Forgeron., Paris, Alphonse Lemerre, éditeur, 1889· numérisation poesies.net· Sources