Nous tous, 1884
XLVI. Dans le monde
Amené, jeune et plein d’espoir,A la fête que donne Adèle,Luc, charmant dans son habit noir,Se demande ce qu’on a d’elle.
Ébloui comme l’étourneau,Il voit se presser sous les lustresEn fleurs, venus de Murano,Un tas de bonshommes illustres.
Les femmes aux fronts querelleursRessembleraient aux jeunes mèresD’un tas de Cupidons voleurs,Avec leurs croupes de Chimères.
On s’amuse, ou l’on faitsemblant.Tout, dans cette fête, respireLe mystère doux et troublant.On dirait que l’on y conspire.
Oh ! que d’invités ! Quelques-unsDisent des paroles sans queueNi tête. Des flots de parfumsMontent dans l’atmosphère bleue.
Et partout, sous ce voile bleuQui ravirait les coloristes,On voit des diamants de feuEt des seins nus et des yeux tristes.
Une femme au sourcil courbéComme un arc, dont on s’émerveille,Appelle un ministre : Bébé,Et deux collégiens : Ma vieille.
A tout ce poëme diffusVoulant comprendre quelque chose,Luc s’adresse d’un air confusA sa belle voisine Rose,
Qui met des cœurs dans ses prisons.Timide, il s’est penché vers elleAu point d’effleurer ses frisons.Oh ! lui dit-il, mademoiselle,
Guidez mes esprits, éblouisPar votre chevelure blonde.Ici, je vois bien que je suisDans le monde. Mais dans quel monde ?
J’ai fait ce rêve étrange et doux :Conduire à travers la BohèmeUn bel être pareil à vous.Est-ce ici le monde où l’on aime ?
Sur ma lèvre, un vol de baisersQui voudraient fuir vers votre joue,S’enivre de ses tons rosés.Est-ce ici le monde où l’on joue ?
Mais si vous le voulez, je veuxTrouver la tristesse meilleure.Je sens frissonner vos cheveux.Est-ce ici le monde où l’on pleure ?
Ou, si vous le voulez aussi,J’aime la joie et son délire.Répondez, madame, est-ce iciLe monde où l’on se tord de rire ?
Rose écoute ces mots ardentsEt regarde, presque touchée,Le jeune ingénu, dont ses dentsFeraient à peine une bouchée.
Rose qui connaît tout, le sucDes poisons, le goût de la lieEt tout le reste, dit à Luc,En levant ses yeux d’Ophélie,
Ses pâles yeux diamantésOù frissonne un tragique rêve :Jeune homme, allez-vous-en. Partez.C’est ici le monde où l’on crève !
18 janvier 1884.
Versification
- Forme
- 17 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 17(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 17 quatrains
- Mots à la rime
- a d’espoir / noir masculine, classiqueb Adèle / d’elle féminine, classiquea l’étourneau / Murano masculine, classiqueb lustres / illustres féminine, classiquea querelleurs / voleurs masculine, classiqueb mères / Chimères féminine, classiquea faitsemblant / troublant masculine, classiqueb respire / conspire féminine, classiquea Quelques-uns / parfums masculine, classiqueb queue / bleue féminine, classiquea bleu / feu masculine, classiqueb coloristes / tristes féminine, classiquea courbé / Bébé masculine, classiqueb s’émerveille / vieille féminine, classiquea diffus / confus masculine, classiqueb chose / Rose féminine, classiquea prisons / frisons masculine, classiqueb elle / mademoiselle féminine, classiquea éblouis / suis masculine, classiqueb blonde / monde féminine, classiquea doux / vous masculine, classiqueb Bohème / aime féminine, classiquea baisers / rosés masculine, classiqueb joue féminine, classiquea veux / cheveux masculine, classiqueb meilleure / pleure féminine, classiquea aussi / ici masculine, classiqueb délire / rire féminine, classiquea ardents / dents masculine, classiqueb touchée / bouchée féminine, classiquea suc / Luc masculine, classiqueb lie / d’Ophélie féminine, classiquea diamantés / Partez masculine, classiqueb rêve / crève féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Nous Tous., Paris, G. Charpentier et Cie, éditeurs, 1884· numérisation poesies.net· Sources