Occidentales, 1875
Inventaire
Je vis, noyé dans l’ombre noire,Un spectre, déjà fort ancien,Qui montrait son crâne d’ivoire,Comme un académicien.
Il semblait un roi de Pergame,Et ses sourcils vertigineux,Longs comme des cheveux de femme,En s’emmêlant faisaient des nœuds.
Entre ses doigts, blanche et fatale,Et plus fragile qu’un roseau,Une mourante aux bras d’opaleSe débattait comme un oiseau.
Comme il l’entraînait vers l’abîme,Mon regard curieux et netSur le front de cette victimeLut : Mil huit cent soixante-sept.
L’instant d’après elle était morte,Et le vieillard aérienMe dit : Je suis le Temps. J’emporteCe qui ne vous sert plus à rien.
Oh ! s’il en est ainsi, (lui dis-jeSans quitter l’ombre où je songeais,)Père, complète le prodige :Emporte encor d’autres objets !
Emporte décidément, commeBagage désormais vieillot,La vertu de monsieur PrudhommeEt l’humilité de Veuillot !
Emporte aux astres en démenceL’ode épique de Belmontet,Qui naguère, d’une aile immense,Aussi haut que Babel montait !
Emporte la noire faconde,Amendements et mandements,Qui chaque matin nous inonde,Si prodigue en débordements !
Prends les refrains de Francis Tourte !Même avec eux, puissant démon,Emporte la culotte courteDu silencieux Darimon.
Et, si tant est que tu le puisses,Sur l’ouragan, ton noir cheval,Emporte le maillot à cuissesDe mademoiselle Delval !
Emporte, noir tas de couleuvresQui te couvriront le poitrail,Rocambole, et toutes les œuvresDe monsieur Ponson du Terrail,
Sombre amas, pile gigantesque,Plus haute que l’Himalaya,Et joins-y tout le chœur grotesqueDes pièces que lima Laya !
Puis, emporte, avec ses parolesOù grince l’hiatus cuisant,Le hideux bruit de casserolesQui se dit musique — à présent !
Emporte avec idolâtrieLe grand serpent de mer privé,Les articles de La Patrie,Les Suzannes de Legouvé !
Délires, bêtises, huées,Lâches attaques des jaloux,Emporte tout dans les nuées !Mais, ô bon vieillard, laisse-nous
L’ardeur du vrai, l’amour du juste,Ce lys qui sans tache fleurit,La grande poésie auguste,Les belles fêtes de l’esprit !
Laisse-nous la sainte ironie,La patience, la fierté,Le culte obstiné du génie,L’amour de l’âpre Liberté,
Et le dédain de la souffranceQui tient nos regards éblouis,Et tout ce que nous nommions FranceEn des âges évanouis,
Lorsque la lèvre de l’AuroreBaisait nos cheveux soulevés,Et que nous n’étions pas encoreLa France des petits crevés !
Janvier 1868.
Versification
- Forme
- 20 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 20(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 20 quatrains
- Mots à la rime
- a noire / d’ivoire féminine, classiqueb ancien / académicien masculine, classiquea Pergame / femme féminine, classiqueb vertigineux / nœuds masculine, classiquea fatale / d’opale féminine, classiqueb roseau / oiseau masculine, classiquea l’abîme / victime féminine, classiqueb net / soixante-sept masculine, classiquea morte / J’emporte féminine, classiqueb aérien / rien masculine, classiquea dis-je / prodige féminine, classiqueb songeais / objets masculine, classiquea comme / Prudhomme féminine, classiqueb vieillot / Veuillot masculine, classiquea démence / immense féminine, classiqueb Belmontet / montait masculine, classiquea faconde / inonde féminine, classiqueb mandements / débordements masculine, classiquea Tourte / courte féminine, classiqueb démon / Darimon masculine, classiquea puisses / cuisses féminine, classiqueb cheval / Delval masculine, classiquea couleuvres / œuvres féminine, classiqueb poitrail / Terrail masculine, classiquea gigantesque / grotesque féminine, classiqueb l’Himalaya / Laya masculine, classiquea paroles / casseroles féminine, classiqueb cuisant / présent masculine, classiquea idolâtrie / Patrie féminine, classiqueb privé / Legouvé masculine, classiquea huées / nuées féminine, classiqueb jaloux / laisse-nous masculine, classiquea juste / auguste féminine, classiqueb fleurit / l’esprit masculine, classiquea ironie / génie féminine, classiqueb fierté / Liberté masculine, classiquea souffrance / France féminine, classiqueb éblouis / évanouis masculine, classiquea l’Aurore / encore féminine, classiqueb soulevés / crevés masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 1998· numérisation Peter Edwards· Sources