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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Odelettes, 1856

Théophile Gautier

Théodore de Banville· quatrains, octosyllabes, 240 vers

I

Théophile Gautier ! poëteAu regard limpide et vermeil,Dont l’œuvre fut un hymne en fêteA la vie ivre de soleil !

A l’heure où la Mort en délire,Avec un regret insensé,Admire encor ton fier sourireQu’elle éteint de son doigt glacé,

Pardonne-moi, maître des charmes,Dont l’esprit s’enfuit vers le ciel,Si tu vois mes yeux pleins de larmesDevant toi, songeur immortel.

Pardonne-moi si je te pleure,Car, ô maître, c’est l’humble amiQui prie et sanglote à cette heureAuprès du lutteur endormi.

Mais ma propre fierté s’irriteDe s’attrister en ces douleurs,Et je sais qu’un tel deuil mériteBien autre chose que des pleurs !

Car, ô pur génie, âme immenseQu’emplissait la sainte beauté,A cet instant pour toi commenceUne double immortalité.

Et tandis que de ta poitrine,Déployant son aile de feu,Ce qui fut la flamme divineS’envole et retourne vers Dieu,

Fier meurtrier de la nuit noire,Vainqueur du silence étouffant,Ton génie entre dans la gloire,Libre, superbe et triomphant.

Cependant que tes filles pleurentEt que tes fils sont pleins d’effroi,Mornes comme ceux qui demeurentAprès des hommes tels que toi ;

Cependant qu’en ce triste bagneSongent leurs vivants désespoirs,Et cependant que ta compagnePleure sous ses longs voiles noirs ;

Artiste, créateur sans tache,Sage et patient ouvrier,Souriante, la Muse attacheSur ton front le divin laurier.

Sereine et fixant sur ton livreSon regard clair comme un flambeau,A jamais elle te délivreDe l’épouvante du tombeau.

Et l’Envie aux dents de couleuvreA beau se plaindre et crier : Non !Elle fait briller sur ton œuvreLuxuriante, et sur ton nom,

L’éclat lumineux et féerique,Le flamboiement mélodieuxQui sied au poëte lyriqueDans son triomphe radieux ;

Et s’éveillant sous son doigt rose,Chanteur illustre et vénéré,Les clartés de l’apothéoseRuissellent sur ton front sacré !

II

Déjà la France, à qui nous sommes,Douce mère frappée au flanc,Dans le troupeau de ses grands hommesChoisit ta place au premier rang ;

Et, te célébrant dans ses veilles,Elle te bénit, fils pieux,D’avoir égalé les merveillesQu’enfantèrent nos grands aïeux.

O fils d’Orphée et de Pindare,Instruit par eux dans l’art des vers,Qu’elle est belle, en ce siècle avare,Ton œuvre aux cent aspects divers !

Ta jeune maîtresse la Rime,Qui fait toujours ce que tu veux,Te donne, prodigue sublime,Les diamants de ses cheveux ;

Elle t’offre ces pierreriesQui semblent transir et brûler,Et l’on voit leurs flammes fleuriesDans ton poëme étinceler.

Statuaire, que le vil piègeDe la chair appelait en vain,Tu sais du marbre au flanc de neigeFaire jaillir un corps divin,

Et ravir à la nuit fataleSon frissonnement enchanté,Et le vêtir, forme idéale,D’une invincible chasteté.

Et la Nature, ô coloriste !Veut que tu prennes ses trésors :Diamant, rubis, améthyste,Et les bleus saphirs et les ors ;

Et, par ton génie animées,Tu fais, pour enchanter nos yeux,Avec ces matières charméesUn mélange mystérieux !

Russie, Égypte, Espagne, Grèce,Où les grands Dieux vivent encor,On voit, si tu veux qu’il paraisse,Tout le prodigieux décor :

Vertes forêts, plaines moroses,Mers d’azur aux charmants reflets,Pics géants de neige, ciels roses,Montagnes aux flancs violets ;

Et les grandes architectures,Où tous les arts sont mariés,Développent leurs lignes puresEt leurs détails coloriés,

Temple à la blanche colonnade,Burg dont l’herbe envahit la cour,Cathédrale, palais de jade,Alhambra découpant le jour !

En ce décor passent et viventDes rois, des guerriers, des amants,Les justes, et ceux que poursuiventLes ailes des noirs Châtiments ;

Toute la folle engeance humaineDont le Destin fait son jouet,Tous les mortels tremblants que mèneAmour avec son cruel fouet ;

Et surtout, mille, mille femmesJetant sur leurs mates pâleursDes ors divins aux belles gammesOu de vivants colliers de fleurs ;

Vierges priant dans leurs alcôves,Et folles aux regards surpris,Dénouant leurs crinières fauvesSur les rouges damas fleuris ;

Les unes pleurant comme un cygne,D’autres avec l’air irrité,Mais toutes laissant voir le signeDe l’irrésistible Beauté.

III

La Beauté ! c’est le seul poëmeQue tu chantas sous le ciel bleu,Grand porteur de lyre, et toi-mêmeTu fus sage et beau comme un dieu.

Sans que rien jamais la courrouce,Un regard calme et contempteurBrillait dans ta prunelle douce ;On eût dit qu’un divin sculpteur,

Dans son jardin planté de vignes,Épris du beau comme du bien,Avait pétri les nobles lignesDe ton visage olympien.

Ta barbe légère et faroucheTombait, soyeuse, en s’effilant,Pour encadrer ta belle boucheAussi rouge qu’un fruit sanglant,

Et comme au Zeus de l’ode ancienneQui songe aux éternels devoirs,Ta chevelure ambroisienneRuisselait en brillants flots noirs.

Sur ton large visage austèreQuelle douceur, mais quel méprisPour tous les hochets de la terreAuxquels on attache du prix !

Rhéteurs aux démarches hautainesBâtissant un néant profond,Et se penchant vers les fontainesPour remplir des urnes sans fond ;

Orateurs dévorés de fièvre,Dans le carrefour éhontéBaisant de leur ardente lèvreL’ignoble Popularité ;

Amants de l’or, pourris de plaies,Monnoyant l’angoisse et les pleurs,Blêmes, et comptant des monnaiesDans la nuit, comme les voleurs ;

Ineptes don Juans de romance,Sous ses haillons d’or, en plein jour,Adorant tous, en leur démence,Le spectre fardé de l’Amour ;

Maîtres des Odes éclatantes,Se résignant au rire amerPour des foules plus inconstantesQue le flot fuyant de la mer ;

O pasteur des rhythmes sans nombre,Comme tu regardais ces fousAcharnés à l’ombre d’une ombre,Avec un air pensif et doux,

Toi qui t’asseyais sous un arbreEn plaignant le cerf aux abois !Toi, l’amant des Nymphes de marbreEt de la source dans les bois,

Qui donnais la richesse vileEt tout leur or matérielPour une âpre strophe d’Eschyle,S’envolant terrible en plein ciel !

Toi qui, dans ton cœur invincible,N’eus pas d’autre rêve étoiléQue de lire la grande bibleEt de voir dans le ciel fermé !

Toi qui, dans ta candeur sincère,Souriais, ignorant du mal,Et qui remplissais ton grand verreAvec le vin de l’Idéal !

IV

Reprends-les, ce divin sourireEt ce verre où ta lèvre but,Car voici l’heure de te dire,Maître, non : Adieu, mais : Salut !

Oui, sois le bienvenu, poëte,Parmi ceux que nomme les siensLa Muse qui fut leur conquête ;Car tu ne t’en vas pas, tu viens !

Fier de ton renom qui te vante,Tu viens vers la postérité,Ayant sur ta lèvre vivanteL’inéluctable vérité,

Et dans ta main mystérieuseApportant, vainqueur du tombeau,Toute une œuvre victorieuseOù resplendit l’éclat du Beau !

Au festin de la poésie,Où chacun, levant son bras nu,Boit le nectar et l’ambroisie,O chanteur, sois le bienvenu !

Toi qui, pareil à Véronèse,Parmi les satins et les fleurs,Fais resplendir en ta fournaiseLes femmes aux belles couleurs !

Toi qui, dans un temps qui végète,Nous fais songer aux chœurs dansantsQui bondissaient sur le Taygète,Avec tes vers éblouissants !

Toi qui, savant aux hardiesses,Peux, comme Myron et Scyllis,Tailler l’image des DéessesDans le marbre pareil au lys !

Toi qui sus donner à la proseLe prisme durable et charmantQue traverse un éclair de rose,Et le poli du diamant !

Toi qui répands de ta main pleineToute une riche floraison !Dernier fils du chantre d’Hélène !Âme, sagesse, esprit, raison,

Amant du beau, du vrai, du juste,Règne parmi les Dieux de l’art,Et viens prendre ta place augusteEntre Rabelais et Ronsard !

23-24 octobre 1872.

Versification

Forme
Quatrains
Rimes
60(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
18 quatrains
Mots à la rime
a poëte / fête féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea délire / sourire féminine, classiqueb insensé / glacé masculine, classiquea charmes / larmes féminine, classiqueb ciel / immortel masculine, classiquea pleure / heure féminine, classiqueb ami / endormi masculine, classiquea s’irrite / mérite féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classiquea immense / commence féminine, classiqueb beauté / immortalité masculine, classiquea poitrine / divine féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquea noire / gloire féminine, classiqueb étouffant / triomphant masculine, classiquea pleurent / demeurent féminine, classiqueb d’effroi / toi masculine, classiquea bagne / compagne féminine, classiqueb désespoirs / noirs masculine, classiquea tache / attache féminine, classiqueb ouvrier / laurier masculine, classiquea livre / délivre féminine, classiqueb flambeau / tombeau masculine, classiquea couleuvre / œuvre féminine, classiqueb Non / nom masculine, classiquea féerique / lyrique féminine, classiqueb mélodieux / radieux masculine, classiquea rose / l’apothéose féminine, classiqueb vénéré / sacré masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb flanc / rang masculine, classiquea veilles / merveilles féminine, classiqueb pieux / aïeux masculine, classiquea Pindare / avare féminine, classiqueb vers / divers masculine, classiquea Rime / sublime féminine, classiqueb veux / cheveux masculine, classiquea pierreries / fleuries féminine, classiqueb brûler / étinceler masculine, classiquea piège / neige féminine, classiqueb vain / divin masculine, classiquea fatale / idéale féminine, classiqueb enchanté / chasteté masculine, classiquea coloriste / améthyste féminine, classiqueb trésors / ors masculine, classiquea animées / charmées féminine, classiqueb yeux / mystérieux masculine, classiquea Grèce / paraisse féminine, classiqueb encor / décor masculine, classiquea moroses / roses féminine, classiqueb reflets / violets masculine, classiquea architectures / pures féminine, classiqueb mariés / coloriés masculine, classiquea colonnade / jade féminine, classiqueb cour / jour masculine, classiquea vivent / poursuivent féminine, classiqueb amants / Châtiments masculine, classiquea humaine / mène féminine, classiqueb jouet / fouet masculine, classiquea femmes / gammes féminine, classiqueb pâleurs / fleurs masculine, classiquea alcôves / fauves féminine, classiqueb surpris / fleuris masculine, classiquea cygne / signe féminine, classiqueb irrité / Beauté masculine, classiquea poëme / toi-même féminine, classiqueb bleu / dieu masculine, classiquea courrouce / douce féminine, classiqueb contempteur / sculpteur masculine, classiquea vignes / lignes féminine, classiqueb bien / olympien masculine, classiquea farouche / bouche féminine, classiqueb s’effilant / sanglant masculine, classiquea ancienne / ambroisienne féminine, classiqueb devoirs / noirs masculine, classiquea austère / terre féminine, classiqueb mépris / prix masculine, classiquea hautaines / fontaines féminine, classiqueb profond / fond masculine, classiquea fièvre / lèvre féminine, classiqueb éhonté / Popularité masculine, classiquea plaies / monnaies féminine, classiqueb pleurs / voleurs masculine, classiquea romance / démence féminine, classiqueb jour / l’Amour masculine, classiquea éclatantes / inconstantes féminine, classiqueb amer / mer masculine, classiquea nombre / ombre féminine, classiqueb fous / doux masculine, classiquea arbre / marbre féminine, classiqueb abois / bois masculine, classiquea vile / d’Eschyle féminine, classiqueb matériel / ciel masculine, classiquea invincible / bible féminine, classiqueb étoilé / fermé masculine, classiquea sincère / verre féminine, classiqueb mal / l’Idéal masculine, classiquea sourire / dire féminine, classiqueb but / Salut masculine, classiquea poëte / conquête féminine, classiqueb siens / viens masculine, classiquea vante / vivante féminine, classiqueb postérité / vérité masculine, classiquea mystérieuse / victorieuse féminine, classiqueb tombeau / Beau masculine, classiquea poésie / l’ambroisie féminine, classiqueb nu / bienvenu masculine, classiquea Véronèse / fournaise féminine, classiqueb fleurs / couleurs masculine, classiquea végète / Taygète féminine, classiqueb dansants / éblouissants masculine, classiquea hardiesses / Déesses féminine, classiqueb Scyllis / lys masculine, classiquea prose / rose féminine, classiqueb charmant / diamant masculine, classiquea pleine / d’Hélène féminine, classiqueb floraison / raison masculine, classiquea juste / auguste féminine, classiqueb l’art / Ronsard masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

240 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes. Les Éxilés. Odelettes, Améthystes, Rimes dorées, Rondels, les Princesses, Trente-six ballades joyeuses., Paris, Bibliothèque Charpentier, Eugène Fasquelle, Éditeur, 1878· numérisation poesies.net· Sources