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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Odes funambulesques, 1857· Occidentales

Occidentale douzième

LE CRITIQUE EN MAL D’ENFANT

Théodore de Banville· 17 sizains, alexandrins et octosyllabes, 102 vers

Ce critique célèbre‖ est mort en mal d’enfant.Quel critique ! Il était‖ fort comme un éléphant,Vif et souple comme une anguille.S’il étirait un peu‖ ses membres avec soinIl enjambait la mer,‖ et savait au besoinPasser par le trou d’une aiguille.

Au spectacle c’était‖ charmant. Comme il jasait !l’article Fréderick,‖ l’article DéjazetPour lui ne gardaient pas d’arcanes.Quant à ce qu’on appelle‖ en ce temps-ci : « des mots »,Il en laissait toujours‖ au milieu des marmotsSept ou huit au bureau des cannes.

Il avait de l’esprit‖ comme Jules JaninEt comme Beaumarchais ;‖ le sourcil léoninDe ce Jupiter de la rampeFaisait tout tressaillir,‖ Achilles, arlequinsEt gilles ; devant lui‖ ces porte-brodequinsÉtaient comme le ver qui rampe.

Ce n’était qu’or et pourpre‖ à tous ses dévidoirs.Des myrtes qu’il avait‖ cueillis dans les boudoirsOn eût chargé vingt dromadaires,Et certe, il s’en fallait‖ peu qu’il ne mît à basla presse, la patrie‖ et même les débatsPar ses succès hebdomadaires.

On disait : « Prémaray,‖ ce divin bijoutier,A pourtant le ciseau‖ moins agile, et GautierLa touche moins fine et moins grasse ;Saint-Victor et Méry,‖ coloristes vermeils,Ne peignent pas si bien‖ les cheveux des soleils :Janin lui-même a moins de grâce. »

Il n’était pas heureux‖ pourtant. Devant son feuOù parfois en silence‖ il voyait d’un œil bleuMourir en cendre un demi-stère,Des spectres noirs, sortis‖ du fond de l’encrier,Le talonnaient. C’est bien‖ le cas de s’écrierIci : « quel est donc ce mystère ? »

Ou bien il était triste‖ en même temps que gai,Mêlant de profundis‖ avec ma mie, ô gué !Telle en ces paysages qu’orneUne blanche fontaine‖ aux paillettes d’argent,La lune astre des nuits,‖ folâtre mais changeant,Montre ensemble et cache une corne.

Tel vous pouvez le voir‖ gravé par Henriquel ;Et voici le fin mot :‖ le malheur pour lequel,Poussant des plaintes étouffées,Il laissait tant languir‖ son âme en désarroi,C’était de n’avoir pas‖ d’enfants, comme ce roiQu’on voit dans les contes de fées.

Parfois contemplant seul,‖ le front chargé d’ennuis,Les clous de diamants‖ sur le plafond des nuits,Il invoquait les muses, l’uneOu l’autre, et leur disait :‖ « Érato, mon trésor !Thalie ! ô Melpomène‖ à la chaussure d’or ! »Il disait à la lune : « Ô lune ! »

« Ne m’inspirerez-vous‖ aucun ouvrage ? Rien ?Quoi ! Pas même un nouveau‖ système aérien ?Un livre sur l’architecture ?Un vaudeville, grand‖ de toute ma hauteur ?Ne deviendrai-je point‖ ce qu’on nomme un auteurDans les cabinets de lecture ?

« Oui, la gloire est à moi,‖ j’ai su m’en emparer,Et, ne produisant rien,‖ je puis me comparerAux filles qu’on marie honnêtes ;Je reste magnifique‖ autant que paresseux,Oui, mais ne pouvoir être‖ à mon tour un de ceuxQui montrent les marionnettes !

« Ni ce Lesage, hélas !‖ Ni cet abbé Prévost !Ni ce vieux Poquelin‖ sur qui rien ne prévaut !Ni ce Ronsard, ni ce Malherbe !Danser toujours, pareil‖ à Madame Saqui !Sachez-le donc, ô lune,‖ ô muses, c’est ça quiMe fait verdir comme de l’herbe !

« Oh ! Que ne puis-je, enflant‖ cette bouche, hardi,Hurler ces drames noirs‖ que signe Bouchardy,Ou bien par un grand élan d’aile,Faire enfin, n’étant plus‖ un eunuque au sérail,Des romans comme ceux‖ de Ponson Du TerrailOu du ténébreux La Landelle ! »

Il le faut, tôt ou tard‖ un dénoûment a lieu.Or, la nymphe d’une eau‖ thermale, ou quelque dieuMettant le nez à la fenêtre,Voulut prendre en pitié‖ l’illustre paria.Notre homme devint gros,‖ et chacun s’écria :« quelque chose de fort va naître. »

Lui se tordait avec‖ mille contorsionsDe gésine. Ébloui‖ par les proportionsÉnormes de sa masse abrupte,Le prenant pour un mont,‖ Préault disait : « oh ! çaC’est Pélion, ou bien‖ son camarade Ossa :Allez-vous-en, que je le sculpte ! »

Et l’attente dura‖ dix ans. Les médisants,Comme un chœur de vieillards,‖ répétèrent dix ansÀ la foule, en s’approchant d’elle :« Tu prépares ton clair‖ lorgnon, mais vainement.Va plutôt voir guignol‖ que cet événement :Le jeu n’en vaut pas la chandelle ! »

Enfin, pour accoucher‖ le moderne Pança,On prit tout bonnement‖ une épingle : on pensaLe vider comme un œuf d’autruche.Il ne sortit pas même,‖ ô rage ! Une sourisDe ce ventre dont l’orbe‖ excita nos souris :Le critique était en baudruche !

janvier 1857.

Versification

Forme
17 sizains (sizains)
Rimes
17(aabccb)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (68 de 12, 34 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
17 sizains
Mots à la rime
a d’enfant / éléphant masculine, classiqueb anguille / aiguille féminine, classiquec soin / besoin masculine, classiquea jasait / Déjazet masculine, classiqueb d’arcanes / cannes féminine, classiquec mots / marmots masculine, classiquea Janin / léonin masculine, classiqueb rampe féminine, classiquec arlequins / porte-brodequins masculine, classiquea dévidoirs / boudoirs masculine, classiqueb dromadaires / hebdomadaires féminine, classiquec bas / débats masculine, classiquea bijoutier / Gautier masculine, classiqueb grasse / grâce féminine, classiquec vermeils / soleils masculine, classiquea feu / bleu masculine, classiqueb demi-stère / mystère féminine, classiquec l’encrier / s’écrier masculine, classiquea gai / gué masculine, classiqueb qu’orne / corne féminine, équivalentec d’argent / changeant masculine, classiquea Henriquel / lequel masculine, classiqueb étouffées / fées féminine, classiquec désarroi / roi masculine, classiquea d’ennuis / nuits masculine, classiqueb l’une / lune féminine, classiquec trésor / d’or masculine, classiquea Rien / aérien masculine, classiqueb l’architecture / lecture féminine, classiquec hauteur / auteur masculine, classiquea emparer / comparer masculine, classiqueb honnêtes / marionnettes féminine, classiquec paresseux / ceux masculine, classiquea Prévost / prévaut masculine, classiqueb Malherbe / l’herbe féminine, classiquec Saqui / qui masculine, équivalentea hardi / Bouchardy masculine, classiqueb d’aile / Landelle féminine, classiquec sérail / Terrail masculine, classiquea lieu / dieu masculine, classiqueb fenêtre / naître féminine, classiquec paria / s’écria masculine, classiquea contorsions / proportions masculine, classiqueb abrupte / sculpte féminine, classiquec ça / Ossa masculine, classiquea médisants / ans masculine, classiqueb d’elle / chandelle féminine, classiquec vainement / événement masculine, classiquea Pança / pensa masculine, classiqueb d’autruche / baudruche féminine, classiquec souris masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 3.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

102 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes funambulesques, Paris, M. Levy, 1859· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources