Rimes dorées, 1875
Au Pays Latin
O terre aventureuseOù vit la fête heureuseDu beau rire argentin,Pays Latin !
Dans Paris qui se blase,Seul, pays de l’extase,Tu gardes ta saveurPour le rêveur.
Tu n’as pas, dans un antre,Des boursiers au gros ventreCourtisant des LaïsJaune maïs ;
Tu n’as pas, faisant halteSur le bord de l’asphalte,Des troupeaux de PhrynésEnfarinés ;
Tu n’as pas, comme Asnières,Des lions sans crinières,Buvant à ciel ouvertLe poison vert ;
Mais tu vis, mais tu penses !Tu songes, tu dépensesTes jours dans un charmantEnchantement !
Tu dis qu’en tes demeuresLe jour n’a pas trop d’heuresPour la pensée et pourL’immense amour.
Loin du gouffre vorace,Tu chéris, comme Horace,La flamme du vin vieuxEt des beaux yeux.
Toutes les belles choses,Les poëmes, les rosesCharment ton peuple, éprisDes grands esprits,
Et jamais il ne cesseD’adorer la déesseLiberté, dont l’œil fierLance un éclair.
Aime, travaille, ô terreJeune, fidèle, austère :L’avenir, ce témoin,N’est pas si loin !
Terre aux ardentes sèves,Tu feras de tes rêves,Pour les déshérités,Des vérités !
Mais jusque-là conserveTes beaux espoirs, ta verveEt ta soif d’infini,O coin béni !
Nul mieux que toi n’aspireLe radieux sourireEt le regard vermeilDu grand soleil ;
Ton parc entouré d’ombre,C’est ce Luxembourg sombre,Plein d’oiseaux querelleursEt plein de fleurs ;
Tes poëtes, divineRace, qui te devineEt qui lit dans ton cœurTendre et moqueur,
C’est Hugo solitaire,Dont la plainte fait taireLes sanglots arrogantsDes ouragans ;
C’est Leconte de Lisle,Qui se souvient de l’îleOù fut nourri de mielUn roi du ciel ;
C’est Barbier, dont l’IambeEn l’air éclate et flambe ;C’est Musset isoléEt désolé ;
C’est Charles Baudelaire,Dédaigneux du salaire,Que le sombre OiseleurPrit en sa fleur,
Mais dont enfin la Gloire,Ouvrant sa tombe noire,Après un long affront,Baise le front !
Tes femmes, douces féesDe leurs cheveux coiffées,Sans joyaux ni satin,Pays Latin,
Et riant, chœur folâtre,Du troupeau qui se plâtreEt se met du blanc grasPour des ingrats,
Montrent, dans leur délire,Les blanches dents du rireEt les lys éclatantsDe leurs vingt ans !
Ris dans la triste ville,Cher et suprême asileDes fécondes leçons,Nid de chansons !
Toi seul, avril en fête,Héraut, lutteur, poëte,En ce temps envieuxTu n’es pas vieux !
En vain, des sots, qu’importe !Disent : La France est mortePour le divin combat.Non, son cœur bat !
Tandis que ces eunuques,En leurs fureurs caduques,Voudraient murer le BeauSous un tombeau,
Garde tes saintes fièvresAu cœur, et sur tes lèvresCes mots : Justice, jour,Progrès, amour !
Avril 1868.
Versification
- Forme
- 29 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 29(aabb)
- Mètre
- Hexasyllabes et tétrasyllabes (87 de 6, 29 de 4)· profil 6, 4
- Strophes
- 29 quatrains
- Mots à la rime
- a aventureuse / heureuse féminine, classiqueb argentin / Latin masculine, classiquea blase / l’extase féminine, classiqueb saveur / rêveur masculine, classiquea antre / ventre féminine, classiqueb Laïs / maïs masculine, classiquea halte / l’asphalte féminine, classiqueb Phrynés / Enfarinés masculine, classiquea Asnières / crinières féminine, classiqueb ouvert / vert masculine, classiquea penses / dépenses féminine, classiqueb charmant / Enchantement masculine, classiquea demeures / d’heures féminine, classiqueb pour / amour masculine, classiquea vorace / Horace féminine, classiqueb vieux / yeux masculine, classiquea choses / roses féminine, classiqueb épris / esprits masculine, classiquea cesse / déesse féminine, classiqueb fier / éclair masculine, classiquea terre / austère féminine, classiqueb témoin / loin masculine, classiquea sèves / rêves féminine, classiqueb déshérités / vérités masculine, classiquea conserve / verve féminine, classiqueb d’infini / béni masculine, classiquea n’aspire / sourire féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea d’ombre / sombre féminine, classiqueb querelleurs / fleurs masculine, classiquea divine / devine féminine, classiqueb cœur / moqueur masculine, classiquea solitaire / taire féminine, classiqueb arrogants / ouragans masculine, classiquea Lisle / l’île féminine, classiqueb miel / ciel masculine, classiquea l’Iambe / flambe féminine, classiqueb isolé / désolé masculine, classiquea Baudelaire / salaire féminine, classiqueb Oiseleur / fleur masculine, classiquea Gloire / noire féminine, classiqueb affront / front masculine, classiquea fées / coiffées féminine, classiqueb satin / Latin masculine, classiquea folâtre / plâtre féminine, classiqueb gras / ingrats masculine, classiquea délire / rire féminine, classiqueb éclatants / ans masculine, classiquea ville / asile féminine, classiqueb leçons / chansons masculine, classiquea fête / poëte féminine, classiqueb envieux / vieux masculine, classiquea qu’importe / morte féminine, classiqueb combat / bat masculine, classiquea eunuques / caduques féminine, classiqueb Beau / tombeau masculine, classiquea fièvres / lèvres féminine, classiqueb jour / amour masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
116 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 1998· numérisation Peter Edwards· Sources