Sonnailles et clochettes, 1888
L. Bêtes
Hier, comme il est essentielDe fuir les foules turbulentes,Pour contempler un peu de cielJe flânais au Jardin des Plantes.
J’oubliais tout, les biens, les maux,La science trop incertaine,Et je vis tous les animauxQu’a chantés le bon La Fontaine.
Comme le Soleil en courrouxQui s’endort sur les marécages,Le Tigre et le grand Lion rouxSemblaient s’ennuyer dans leurs cages.
Ce temps est dur pour les Lions,Disait le grand porte-crinière ;Il ne faut pas que nous voulionsÉviter l’injure dernière.
On ne sait plus ce que valaitMa colère et ma vaste joie,Et maintenant c’est un valetQui m’apporte un semblant de proie.
Tandis qu’un éclair triomphantS’allumait dans les yeux de l’Aigle,Ce héros, l’antique ÉléphantMangeait un petit pain de seigle.
Et se dandinant avec pompe,Ce dieu solidement bâtiÉgalait par sa belle trompeGanéça, fils de Parvati.
Le Singe à des hommes divers,Pour accomplir son ambassade,Enseignait des gestes pervers,De la part du marquis de Sade.
Léchant sa femelle ardemment,Rhythmique, avec des yeux folâtresEt des gentillesses d’amant,L’Ours noir grognait : Oh ! les théâtres !
Le Perroquet taché de feu,Sans peur ouvrant son bec solide,Criait : Député jaune et bleu,Je ne veux pas qu’on m’invalide !
Il disait, le divin Chameau,Dont les jambes valent des ailes :Fi du joueur de chalumeauQui me compare aux demoiselles !
Le Rossignol dans son verger,Parlait du ténor qui l’obsède,Et la Gazelle au pas légerSe plaignait du vélocipède.
Avec son air paisible et fouJe vis l’innocente GirafeQui fait sa belle, et dont le couA l’élégance d’un paraphe.
Cette bête, qui dans la nuitVa d’un pas naïf, qu’elle scande,Me dit : la Tour Eiffel me nuit ;C’est une Girafe plus grande.
Aspirant les senteurs de pinQue la noire forêt compose,L’ingénu, le tendre LapinDisait, furtif : C’est moi qu’on pose.
Car, et je n’y vois aucun mal,Poser un lapin signifie :Je vous paierai, foi d’animal !Monsieur, bien fol est qui s’y fie.
Je vis sur les eaux, restant coi,L’oiseau que sa blancheur désigne.Et courroucé, je dis : PourquoiDonc es-tu Cygne ? On n’est pas Cygne.
Quelle chimère ! On est Canard.En des coins-coins analytiquesOn s’envole, car c’est un art,Dans les grands journaux politiques.
Ou bien l’on est Oie, et ce nomFait qu’on trouve une gloire insigne,Comme la déesse Junon.Hélas ! me répondit le Cygne,
L’Oie est un digne objet d’amour,Elle s’envole comme un Ange.Rien n’égale une basse-courOù l’on barbote dans la fange.
Là, comme aux noces de Cana,On s’enivre de mille joies.Bonheur idéal ! Mais on n’aPas voulu de moi chez les Oies !
10 décembre 1889.
Versification
- Forme
- 21 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 21(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 21 quatrains
- Mots à la rime
- a essentiel / ciel masculine, classiqueb turbulentes / Plantes féminine, classiquea maux / animaux masculine, classiqueb incertaine / Fontaine féminine, classiquea courroux / roux masculine, classiqueb marécages / cages féminine, classiquea Lions / voulions masculine, classiqueb porte-crinière / dernière féminine, classiquea valait / valet masculine, classiqueb joie / proie féminine, classiquea triomphant / Éléphant masculine, classiqueb l’Aigle / seigle féminine, classiquea pompe / trompe féminine, classiqueb bâti / Parvati masculine, classiquea divers / pervers masculine, classiqueb ambassade / Sade féminine, classiquea ardemment / d’amant masculine, classiqueb folâtres / théâtres féminine, classiquea feu / bleu masculine, classiqueb solide / m’invalide féminine, classiquea Chameau / chalumeau masculine, classiqueb ailes / demoiselles féminine, classiquea verger / léger masculine, classiqueb l’obsède / vélocipède féminine, classiquea fou / cou masculine, classiqueb Girafe / paraphe féminine, classiquea nuit masculine, classiqueb scande / grande féminine, classiquea pin / Lapin masculine, classiqueb compose / pose féminine, classiquea mal / d’animal masculine, classiqueb signifie / fie féminine, classiquea coi / Pourquoi masculine, classiqueb désigne / Cygne féminine, classiquea Canard / art masculine, classiqueb analytiques / politiques féminine, classiquea nom / Junon masculine, classiqueb insigne / Cygne féminine, classiquea d’amour / basse-cour masculine, classiqueb Ange / fange féminine, classiquea Cana / n’a masculine, classiqueb joies / Oies féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 1997· numérisation Peter Edwards· Sources