Sonnailles et clochettes, 1888
LVII. Controverse
Ayant du loisir, et comptantM’amuser, je dis au vieux Diable :Enfin tu dois être content ;La chose est irrémédiable.
Nargue le ciel aérien !Tu triomphes ; l’heure est sonnéeOù la Femme ne vaut plus rien,Grâce à toi, qui l’as façonnée.
Il se mêle un subtil poisonAu vin doré qu’elle nous verse.Blanche sous la folle toison,Elle est horriblement perverse.
Femelle avec ou sans petits,Que mènent des instincts atroces,Elle a les hideux appétitsDe toutes les bêtes féroces.
Elle est panthère aux yeux ardents,Elle est lionne en son repaire,Elle est tigresse aux fortes dents ;Elle est aussi chatte et vipère.
Elle obéit à son destin,L’expérience nous l’enseigne,Lorsque pour son joyeux festinElle dévore un cœur qui saigne.
Elle apprête ses trahisonsAvec une rare sagesse,Et gratte ses démangeaisons,Par atavisme, étant singesse.
Toi qui l’adoptas dès hierEt qui l’avais prise en sevrage,Bon Diable, tu dois être fierEt satisfait de ton ouvrage.
Telle ma colère parlait.Mais le Diable, que rien n’entame,Dit : Je suis, comme un autre Hamlet,Assez mécontent de la Femme.
Contre elle acharné vainement,Je n’ai fait que de la bouilliePour les chats, et l’événementTrompe encor ma ruse vieillie.
Faute d’avoir assez bien luCe qui concerne cette amante,Vieux logicien, j’ai vouluEn faire un monstre : elle est charmante !
Son visage a l’éclat du jourPar qui tout se métamorphose,Et le souffle pur de l’AmourVient fleurir ses lèvres de rose.
Par leurs mystérieux accordsDe fruit vermeil où l’on va mordre,Les chairs saines de son beau corpsNous affirment le rhythme et l’ordre.
Lorsque je veux l’exciter parLa saveur des piments étranges,Son âme se révolte, carElle est fière comme les Anges.
Même, son regard enchantéRavit les astres et les sphères,Car elle est bonne ; et sa bontéNe fait plus du tout mes affaires
Elle est chaste encor, dans l’émoiOù l’a jetée un mot trop leste,Et conserve, en dépit de moi,Une ingénuité céleste.
18 mars 1890.
Versification
- Forme
- 16 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 16(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 16 quatrains
- Mots à la rime
- a comptant / content masculine, classiqueb Diable / irrémédiable féminine, classiquea aérien / rien masculine, classiqueb sonnée / façonnée féminine, classiquea poison / toison masculine, classiqueb verse / perverse féminine, classiquea petits / appétits masculine, classiqueb atroces / féroces féminine, classiquea ardents / dents masculine, classiqueb repaire / vipère féminine, classiquea destin / festin masculine, classiqueb l’enseigne / saigne féminine, classiquea trahisons / démangeaisons masculine, classiqueb sagesse / singesse féminine, classiquea hier / fier masculine, classiqueb sevrage / ouvrage féminine, classiquea parlait / Hamlet masculine, classiqueb n’entame / Femme féminine, classiquea vainement / l’événement masculine, classiqueb bouillie / vieillie féminine, classiquea lu / voulu masculine, classiqueb amante / charmante féminine, classiquea jour / l’Amour masculine, classiqueb métamorphose / rose féminine, classiquea accords / corps masculine, classiqueb mordre / l’ordre féminine, classiquea par / car masculine, classiqueb étranges / Anges féminine, classiquea enchanté / bonté masculine, classiqueb sphères / affaires féminine, classiquea l’émoi / moi masculine, classiqueb leste / céleste féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 1997· numérisation Peter Edwards· Sources