Sonnailles et clochettes, 1888
XLVI. La Nuit
Ne parle pas, trop parler nuit :Bon passant, prends garde à ta montre.Comme elle est superbe, la NuitQui se dérobe et qui se montre !
Quand cette reine aux doigts fleurisVient pour charmer les demoiselles,Oh ! sur le fabuleux ParisComme elle étend de grandes ailes !
Vite, elle a fermé son rideauPour cacher la clarté vermeille,Et chante : Dodo, l’enfant doA l’homme éreinté qui sommeille.
Et l’immense ville apparaîtAvec ses effrayants colosses,Pareille à la noire forêtQue peuplent les bêtes féroces,
La verte Seine, dont le flotBrille comme une pertuisane,Dans son lit, avec un sanglotS’étire, et fait la courtisane.
Et le grand Paris, traverséTout entier par ses chansons vagues,Se réjouit d’être bercéDans le murmure de ses vagues.
Les amants dont le coup d’essaiDe nul chef-d’œuvre ne diffère,S’embrassent, et comme SarceyL’ordonne, font la scène à faire.
Le rimeur, en son rêve bleuQue nul ukase ne supprime,Baise l’ardent charbon de feuSur les deux lèvres de la Rime.
Ouvrant, avec un geste sec,Leurs grands coffres-forts à fonds doubles,Comme Gigonnet et GobseckLes éditeurs comptent des roubles.
En prononçant de vagues mots,Des filles, seules ou par groupesVont et, comme les animaux,Font saillir de lascives croupes.
Les souteneurs et les filousTentent de rafler des sacoches,Et rôdant, pareils à des loups,Touchent leurs couteaux dans leurs poches.
Ce sont eux, les marchands d’amour.Avec sa prunelle hagarde,Au coin du sombre carrefourLa blanche Lune les regarde.
Pâle, des nappes de l’azurA sa lumière habituées,Elle jette ses rayons surLes petites prostituées.
Effroyablement, par milliers,Volent dans le gouffre des nuesDes Pégases, des cavaliers,Des monstres et des femmes nues.
Et dans l’immensité des cieuxOn voit au-dessus de nos fanges,Comme un long chœur silencieuxErrer les figures des Anges.
15 octobre 1889.
Versification
- Forme
- 15 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 15(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 15 quatrains
- Mots à la rime
- a nuit / Nuit masculine, classiqueb montre féminine, classiquea fleuris / Paris masculine, classiqueb demoiselles / ailes féminine, classiquea rideau / do masculine, classiqueb vermeille / sommeille féminine, classiquea apparaît / forêt masculine, classiqueb colosses / féroces féminine, classiquea flot / sanglot masculine, classiqueb pertuisane / courtisane féminine, classiquea traversé / bercé masculine, classiqueb vagues féminine, classiquea d’essai / Sarcey masculine, classiqueb diffère / faire féminine, classiquea bleu / feu masculine, classiqueb supprime / Rime féminine, classiquea sec / Gobseck masculine, classiqueb doubles / roubles féminine, classiquea mots / animaux masculine, classiqueb groupes / croupes féminine, classiquea filous / loups masculine, classiqueb sacoches / poches féminine, classiquea d’amour / carrefour masculine, classiqueb hagarde / regarde féminine, classiquea l’azur / sur masculine, classiqueb habituées / prostituées féminine, classiquea milliers / cavaliers masculine, classiqueb nues féminine, classiquea cieux / silencieux masculine, classiqueb fanges / Anges féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 1997· numérisation Peter Edwards· Sources