Sonnailles et clochettes, 1888
XXVI. Tour Eiffel
Tour Eiffel, grandis, monte encoreDans la lumière et dans l’aurore,Dans les éthers silencieux.Née entre les pieds noirs d’Hécate,Monte, grande fleur délicate,Mets ton front dans les sombres cieux.
Car un génie au cœur de flammeFouille la terre jusqu’à l’âmeEt jusqu’aux portes de l’enfer,Et pour préparer à la FranceLe nid joyeux de l’espérance,Le tresse avec des brins de fer.
Oui, sois de plus en plus géante,Et devant la foule béanteQue charmeront tes fils vermeils,Apparais, de clarté baignée,Comme une toile d’araignéeOù vont se prendre les soleils.
Pendant les prochaines semailles,Luis, resplendis avec tes mailles,Brille, joyau prestigieuxEt séduis l’œil par ta caresse,Filigrane ajouré, que tresseUn orfèvre prodigieux.
On verra, dans leurs vols énormes,Accourir vers tes plates-formesLe hardi faucon, le gerfaut,Les vautours, les aigles voraces ;Mais en contemplant ces terrasses,Ils trouveront que c’est trop haut.
Monte encor, Tour démesurée !Le dieu de la mer azuréeEt de l’ouragan libyen,Dit à l’équipe ralliéeDe Babel réconciliée :Venez, à présent. Je veux bien.
La Tour grandit et, sur son faîte,Invincible, dressant la tête,L’Homme ouvrant tout grands ses yeux clairs,Pourra, dans ses jeux ordinaires,Prendre dans ses mains les tonnerresEt jouer avec les éclairs.
Car, autrefois chaste et jalouse,Maintenant, la Science épouseL’Homme et, regardant l’Orient,Pour lui déchire tous les voilesQui lui dérobaient les étoiles,Et baise sa bouche, en riant.
Sans craindre que rien la meurtrisse,La Science libératrice,Dans sa main tenant une fauxQue l’on ne voyait pas naguère,Moissonnera les deuils, la guerre,Les canons et les échafauds.
Tour, grand lys fleuri dans l’espace,Colosse de force et de grâce !Épouvantant le doute amer,Les certitudes et l’extaseReviendront caresser ta base,Comme les vagues d’une mer.
Et, malgré le vent, qui s’effare,Ton veilleur, auprès de son phare,A l’heure divine où le bruitS’éteint dans la nature fée,Entendra la Lyre d’OrphéeGuider les astres, dans la nuit.
8 janvier 1889.
Versification
- Forme
- 11 sizains (strophes variées)
- Rimes
- 9(aabccb) 2(aabaab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 11 sizains
- Mots à la rime
- a encore / l’aurore féminine, classiqueb silencieux / cieux masculine, classiquec d’Hécate / délicate féminine, classiquea flamme / l’âme féminine, classiqueb l’enfer / fer masculine, classiquec France / l’espérance féminine, classiquea géante / béante féminine, classiqueb vermeils / soleils masculine, classiquec baignée / d’araignée féminine, classiquea semailles / mailles féminine, classiqueb prestigieux / prodigieux masculine, classiquec caresse / tresse féminine, classiquea énormes / plates-formes féminine, classiqueb gerfaut / haut masculine, classiquec voraces / terrasses féminine, classiquea démesurée / azurée féminine, classiqueb libyen / bien masculine, classiquea ralliée / réconciliée féminine, classiquea faîte / tête féminine, classiqueb clairs / éclairs masculine, classiquec ordinaires / tonnerres féminine, classiquea jalouse / épouse féminine, classiqueb l’Orient / riant masculine, classiquec voiles / étoiles féminine, classiquea meurtrisse / libératrice féminine, classiqueb faux / échafauds masculine, classiquec naguère / guerre féminine, classiquea l’espace / grâce féminine, classiqueb amer / mer masculine, classiquea l’extase / base féminine, classiquea s’effare / phare féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquec fée / d’Orphée féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
66 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 1997· numérisation Peter Edwards· Sources