Poussières, 1854
La Maîtresse Rousse
Je pris pour maître, un jour,‖ une rude Maîtresse,Plus fauve qu’un jaguar,‖ plus rousse qu’un lion !Je l’aimais ardemment,‖ — âprement, — sans tendresse,Avec possession‖ plus qu’adoration !C’était ma rage, à moi !‖ la dernière folieQui saisit, — quand, touché‖ par l’âge et le malheur,On sent au fond de soi‖ la jeunesse finie…Car le soleil des jours‖ monte encor dans la vie,Qu’il s’en va baissant dans le cœur !
Je l’aimais et jamais‖ je n’avais assez d’elle !Je lui disais : « Démon‖ des dernières amours,Salamandre d’enfer,‖ à l’ivresse mortelle,Quand les cœurs sont si froids,‖ embrase-moi toujours !Verse-moi dans tes feux‖ les feux que je regrette,Ces beaux feux qu’autrefois‖ j’allumais d’un regard !Rajeunis le rêveur,‖ réchauffe le poète,Et, puisqu’il faut mourir,‖ que je meure, ô Fillette !Sous tes morsures de jaguar ! »
Alors je la prenais,‖ dans son corset de verre,Et sur ma lèvre en feu,‖ qu’elle enflammait encor,J’aimais à la pencher,‖ coupe ardente et légère,Cette rousse beauté,‖ ce poison dans de l’or !Et c’étaient des baisers !‖… Jamais, jamais vampireNe suça d’une enfant‖ le cou charmant et fraisComme moi je suçais,‖ ô ma rousse hétaïre,La lèvre de cristal‖ où buvait mon délireEt sur laquelle tu brûlais !
Et je sentais alors‖ ta foudroyante haleineQui passait dans la mienne‖ et, tombant dans mon cœur,Y redoublait la vie,‖ en effaçait la peine,Et pour quelques instants‖ en ravivait l’ardeur !Alors, Fille de Feu,‖ maîtresse sans rivale,J’aimais à me sentir‖ incendié par toiEt voulais m’endormir,‖ l’air joyeux, le front pâle,Sur un bûcher brillant,‖ comme Sardanapale,Et le bûcher était en moi !
« Ah ! du moins celle-là‖ sait nous rester fidèle, —Me disais-je, — et la main‖ la retrouve toujours,Toujours prête à qui l’aime‖ et vit altéré d’elle,Et veut dans son amour‖ perdre tous ses amours ! »Un jour elles s’en vont,‖ nos plus chères maîtresses ;Par elles, de l’Oubli‖ nous buvons le poison,Tandis que cette Rousse,‖ indomptable aux caresses,Peut nous tuer aussi,‖ — mais à force d’ivresses,Et non pas par la trahison !
Et je la préférais,‖ féroce, mais sincère,A ces douces beautés,‖ au sourire trompeur,Payant les cœurs loyaux‖ d’un amour de faussaire…Je savais sur quel cœur‖ je dormais sur son cœur !L’or qu’elle me versait‖ et qui dorait ma vie,Soleillant dans ma coupe,‖ était un vrai trésor !Aussi ce n’était pas‖ pour le temps d’une orgie,Mais pour l’éternité,‖ que je l’avais choisie :Ma compagne jusqu’à la mort !
Et toujours agrafée‖ à moi comme une esclave,Car le tyran se rive‖ aux fers qu’il fait porter,Je l’emportais partout‖ dans son flacon de lave,Ma topaze de feu,‖ toujours près d’éclater !Je ressentais pour elle‖ un amour de corsaire,Un amour de sauvage,‖ effréné, fol, ardent !Cet amour qu’Hégésippe‖ avait, dans sa misère,Qui nous tient lieu de tout,‖ quand la vie est amère,Et qui fit mourir Sheridan !
Et c’était un amour‖ toujours plus implacable,Toujours plus dévorant,‖ toujours plus insensé !C’était comme la soif,‖ la soif inexorableQu’allumait autrefois‖ le philtre de Circé.Je te reconnaissais,‖ voluptueux supplice !Quand l’homme cherche, hélas !‖ dans ses maux oubliés,De l’abrutissement‖ le monstrueux délice…Et n’est — Circé ! — jamais‖ assez, à son caprice,La Bête qui lèche tes pieds !
Pauvre amour, — le dernier,‖ — que les heureux du monde,Dans leur dégoût hautain,‖ s’amusent à flétrir,Mais que doit excuser‖ toute âme un peu profondeEt qu’un Dieu de bonté‖ ne voudra point punir !Pour bien apprécier‖ sa douceur mensongère,Il faudrait, quand tout brille‖ au plafond du banquet,Avoir caché ses yeux‖ dans l’ombre de son verreEt pleuré dans cette ombre,‖ — et bu la larme amèreQui tombait et qui s’y fondait !
Un soir je la buvais,‖ cette larme, en silence…Et, replongeant ma lèvre‖ entre tes lèvres d’or,Je venais de reprendre,‖ ô ma sombre Démence !L’ironie, et l’ivresse,‖ et du courage encor !L’Esprit — l’Aigle vengeur‖ qui plane sur la vie —Revenait à ma lèvre,‖ à son sanglant perchoir…J’allais recommencer‖ mes accès de folieEt rire de nouveau‖ du rire qui défie…Quand une femme, en corset noir,
Une femme… Je crus‖ que c’était une femme,Mais depuis… Ah ! j’ai vu‖ combien je me trompais,Et que c’était un Ange,‖ et que c’était une Âme,De rafraîchissement,‖ de lumière et de paix !Au milieu de nous tous,‖ charmante Solitaire,Elle avait les yeux pleins‖ de toutes les pitiés.Elle prit ses gants blancs‖ et les mit dans mon verre,Et me dit en riant,‖ de sa voix douce et claire« Je ne veux plus que vous buviez ! »
Et ce simple mot-là‖ décida de ma vie,Et fut le coup de Dieu‖ qui changea mon destin.Et quand elle le dit,‖ sûre d’être obéie,Sa main vint chastement‖ s’appuyer sur ma main.Et, depuis ce temps-là,‖ j’allai chercher l’ivresseAilleurs… que dans la coupe‖ où bouillait ton poison,Sorcière abandonnée,‖ ô ma Rousse Maîtresse !Bel exemple de plus‖ que Dieu dans sa sagesse,Mit l’Ange au-dessus du démon !
Versification
- Forme
- 12 neuvains (neuvains)
- Rimes
- 12(ababcdccd)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (96 de 12, 12 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 12 neuvains
- Mots à la rime
- a Maîtresse / tendresse féminine, classiqueb lion / qu’adoration masculine, classiquec folie / finie / vie féminine, classiqued malheur / cœur masculine, classiquea d’elle / mortelle féminine, classiqueb amours / toujours masculine, classiquec regrette / poète / Fillette féminine, classiqued regard / jaguar masculine, classiquea verre / légère féminine, non classiqueb encor / l’or masculine, classiquec vampire / hétaïre / délire féminine, classiqued frais / brûlais masculine, classiquea haleine / peine féminine, classiqueb cœur / l’ardeur masculine, classiquec rivale / pâle / Sardanapale féminine, classiqued toi / moi masculine, classiquea fidèle / d’elle féminine, classiqueb toujours / amours masculine, classiquec maîtresses / caresses / d’ivresses féminine, classiqued poison / trahison masculine, classiquea sincère / faussaire féminine, classiqueb trompeur / cœur masculine, classiquec vie / orgie / choisie féminine, classiqued trésor / mort masculine, classiquea esclave / lave féminine, classiqueb porter / d’éclater masculine, classiquec corsaire / misère / amère féminine, classiqued ardent / Sheridan masculine, classiquea implacable / inexorable féminine, non classiqueb insensé / Circé masculine, classiquec supplice / délice / caprice féminine, classiqued oubliés / pieds masculine, classiquea monde / profonde féminine, classiqueb flétrir / punir masculine, non classiquec mensongère / verre / amère féminine, classiqued banquet / fondait masculine, classiquea silence / Démence féminine, classiqueb d’or / encor masculine, classiquec vie / folie / défie féminine, classiqued perchoir / noir masculine, classiquea femme / Âme féminine, classiqueb trompais / paix masculine, classiquec Solitaire / verre / claire féminine, classiqued pitiés / buviez masculine, classiquea vie / obéie féminine, classiqueb destin / main masculine, classiquec l’ivresse / Maîtresse / sagesse féminine, classiqued poison / démon masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.5· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
108 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poussières, Paris, Alphonose Lemerre, Éditeur, 1897· numérisation poesies.net· Sources