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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Ïambes et poèmes, 1831· Il Pianto

Chiaia

Auguste Barbier· distiques, alexandrins, 216 vers

À M Mamiani Della Rovere :

Salvator

Je t’envie, ô pêcheur !‖ Sur la grève et le sableJe voudrais, comme toi,‖ savoir tirer un câble,Mettre une barque à sec,‖ et le long de ses flancsSécher au plein soleil‖ mes filets ruisselants.Je t’envie, ô pêcheur !‖ Quand derrière CapréeLe soleil a quitté‖ sa tunique pourprée,Comme toi, dans ma barque‖ étendu gravement,Je voudrais voir la nuit‖ tomber du firmament.Ô mon frère ! Plains-moi,‖ ma douleur est mortelle,Car pour moi la patrie‖ a cessé d’être belle ;Naples, la ville d’or,‖ à mes regards mauditsA fermé le jardin‖ de son blanc paradis,Les éternels parfums‖ de la riche nature,L’air qui plante la joie‖ en toute créature,Ce beau ciel lumineux‖ qu’on aime tant à voir,Les pâleurs du matin‖ et les rougeurs du soir,Les coteaux bleus du golfe,‖ et sur ses belles lignesLes barques au col blanc‖ nageant comme des cygnes,Et Pausilippe en fleurs,‖ et Vulcain tout en feux,Et tous mes souvenirs,‖ mon enfance et mes jeux,Rien ne peut animer‖ le sombre de ma vie ;La riante couleur‖ à mes doigts est ravie,Le ton noir et brumeux‖ domine en mes tableaux,J’ai brisé ma palette,‖ et, jetant mes pinceaux,Par la campagne ardente‖ et nos pavés de lave,Au soleil du midi,‖ j’erre comme un esclave.

Le Pêcheur

Ô frère ! Je comprends‖ et tes soupirs profonds,Et pourquoi comme un fou‖ tu frappes des talons ;Pourquoi tes cheveux noirs‖ hérissant ton visage,Sur ton manteau troué‖ répandent leur ombrage ;Pourquoi la pâleur siège‖ à ton front soucieux ;Pourquoi, tel qu’un voleur‖ tu détournes les yeux.Oh ! Tu n’es pas le seul‖ à baisser la paupière,Mon corps, tout brun qu’il est,‖ n’est pas non plus de pierre,Et je sens comme toi,‖ sous sa rude épaisseur,Que notre ciel n’a pas‖ de reflet en mon cœur.Eh ! Qui peut aujourd’hui‖ prendre un habit de fête,De raisins verdoyants‖ se couronner la tête,Et, levant par le coin‖ un rouge tablier,Danser la tarentelle‖ à l’ombre du halier ?Qui peut, ami, qui peut‖ s’enivrer de musique,Et des beaux jeux fleuris‖ de notre terre antique,Quand la douleur partout‖ nous ronge comme un verNotre vie ici-bas‖ est un citron amerQue ne peut adoucir‖ nulle saveur au mondeNous sommes beaux enfants‖ d’une mère féconde,Sous le joug attelés‖ comme nos taureaux blancs :Il faut tirer du front,‖ et haleter des flancs,Marcher pleins de sueur,‖ et, pour plus de misère,Être souvent battu‖ par la verge étrangère.

Salvator

Heureux, heureux pêcheur !‖ Il te reste la mer,Une plaine aussi bleue,‖ aussi large que l’air !Comme un aigle lassé‖ de son rocher sauvage,Quand le souffle de l’homme‖ a terni ton visage,Lorsque la terre infecte‖ a soulevé tes sens,Tu montes sur ta barque,‖ et de tes bras puissans,Tu cours au sein des flots‖ laver ta plaie immonde ;La rame en quatre coups‖ te fait le roi du monde.Là, tu lèves le front,‖ là, d’un regard vermeil,En homme saluant‖ la face du soleil,Tu jettes tes chansons,‖ et si la mer écume,Si le bruit de la terre‖ avec son amertumeTe revient sur la lèvre,‖ au murmure des flotsTu peux sans crainte encor‖ murmurer tes sanglots.Mais nous, mais nous, hélas !‖ Habitants de la terre,Il faut savoir souffrir,‖ mendier et nous taire ;Il faut de notre sang‖ engraisser les abus,Des fripons et des sots‖ supporter les rebuts ;Il faut voir aux clartés‖ de la pure lumièreDes choses qui feraient‖ fendre et crier la pierre ;Puis, dans le creux des doigts‖ enfermer avec soinSon âme, et s’en aller‖ gémir en quelque coin ;Car la plainte aujourd’hui‖ vous mène au précipice,Aux doux épanchements‖ le sol n’est point propice,Notre terre est infâme,‖ et son air corrupteur,Sur deux hommes causants,‖ enfante un délateur.

Le Pêcheur

Toujours, ô mon Rosa !‖ Toujours les vents contrairesNe déchireront pas‖ la voile de nos frères ;Des célestes balcons,‖ les dieux penchés sur nous,Souffleront moins de bise‖ et des zéphirs plus doux.S’ils sont justes là-haut,‖ s’ils régissent la terre,Ils prendront en pitié‖ notre longue misère ;Ils ne laisseront pas‖ les bras tendus en vain,Toujours les braves gens‖ en guerre avec le pain ;Ils ne laisseront pas‖ du fond de sa mantilleL’avarice hautaine‖ insulter la guenille ;Nous n’irons pas toujours‖ comme des chiens honteux,Le long du vieux marché,‖ sous ses antres bourbeux,Chercher à nos petits‖ un peu de nourriture :Nous qui suons le jour‖ et couchons sur la dure,Qui n’avons ici-bas‖ que la peine et le mal,Nous n’irons pas toujours‖ mourir à l’hôpital ;Nos crocs ne seront plus‖ chargés d’étoupes molles,Viendront les pensers forts‖ et les mâles paroles.Après avoir eu l’os,‖ nous aurons bien la chair,Les douceurs du printemps‖ après le vent d’hiver.Aussi je prends courage,‖ au branle de la rameJe poursuis plus gaîment‖ le poisson sous la lame,D’un bras ferme et hardi‖ je lance mes harpons,Je nage à tous les bords,‖ je plonge à tous les fonds,Car je sais un beau jour,‖ et sans que rien l’empêche,Qu’en mon golfe divin‖ je ferai bonne pêche :Aux rives de Chiaia,‖ sur ce sable argenté,Dans mes larges filets‖ viendra la liberté.

Salvator

La liberté, pêcheur,‖ la liberté divinePoserait ses pieds blancs‖ sur ta poupe marine !Cette sœur de Vénus,‖ cette fille des flots,Dans Naples descendrait‖ des bras des matelots !Oh ! J’ai bien peur, ami,‖ que ta voix taciturneNe chante faussement‖ comme l’oiseau nocturne.La liberté céleste‖ aime les beaux rameurs ;Mais elle goûte peu‖ nos oisives humeurs ;Sa robe est relevée,‖ et, belle voyageuse,Pour notre peuple elle est‖ trop rude et trop marcheuse.Sybarite au poil noir,‖ et gras voluptueux,Adorateur sacré‖ du parmesan glueux,Il a le cœur au ventre,‖ et le ventre à la tête.Chanter, boire, manger,‖ dormir, voilà sa fête,Et, le dos prosterné‖ sur ses larges pavés,Il n’a les bras tendus‖ et les regards levésQue vers le ciel lardé‖ de ses pâtisseries ;Il n’adore qu’un dieu,‖ le dieu des porcheries ;Il admire son corps,‖ il le trouve très beau,Et craint le mal que fait‖ un glaive dans la peau.

Le Pêcheur

Ô frère ! Il a raison.‖ Mais la mélancolieA versé dans ta veine‖ une bourbeuse lie,Le génie a toujours‖ monté l’homme à l’orgueil,Et tu vois ton pays‖ avec un mauvais œil.Du peuple il faut toujours,‖ poëte, qu’on espère,Car le peuple, après tout,‖ c’est de la bonne terre,La terre de haut prix,‖ la terre de labour,C’est le sillon doré‖ qui fume au point du jour,Et qui, rempli de sève‖ et fort de toute chose,Enfante incessamment‖ et jamais ne repose :C’est lui qui pousse aux cieux‖ les chênes les plus hauts ;C’est lui qui fait jaillir‖ les hommes les plus beaux ;Sous le fer et le soc,‖ il rend outre mesureDes moissons de bienfaits‖ pour le mal qu’il endure :On a beau le couvrir‖ de fange et de fumier,Il change en épis d’or‖ tout élément grossier :Il prête à qui l’embrasse‖ une force immortelle,De tout haut monument‖ c’est la base éternelle,C’est le genou de Dieu,‖ c’est le divin appui,Aussi, malheur ! Malheur‖ à qui pèse sur lui !

Salvator

Hélas ! Si tu savais‖ le mal que la penséeFait au cœur, quand dehors‖ elle n’est point poussée,Tu crierais comme moi ;‖ mais, homme simple et bon,Tu ne peux concevoir‖ quelle est ma passion,La mortelle souffrance‖ et le désespoir sombreD’être enfant du soleil‖ et de vivre dans l’ombre.Oh ! Non, tu ne sais pas‖ combien il est amerDe déployer son aile‖ et n’avoir jamais d’air :Et cependant, la mort‖ vient à grandes journées,Sur nos fronts d’un vol lourd‖ s’abattent les années,Et le glaive que Dieu‖ nous remit dans la main,Se rouille en attendant‖ toujours au lendemain :Faute de nourriture,‖ on voit mourir sa flamme,Chaque jour on s’en va,‖ le corps mangé par l’âme,Et le mâle talent,‖ solitaire et perdu,Moisit comme un habit‖ dans le coffre étendu ;Le génie a besoin‖ de liberté pour vivre,Il faut un large verre‖ à l’homme qui s’enivre.Quant à moi, je suis las‖ d’attendre l’ouragan,Chaque jour de compter‖ sur un bond du volcan,Le visage couvert‖ de la pâleur du cierge,De gémir comme eunuque‖ embrassant une vierge :Puisque le peuple ici‖ dort la foudre à la main,J’irai chercher ailleurs‖ quelque chose d’humain.

Le Pêcheur

Ô vrai cœur de poëte,‖ âme pleine d’envie,Nature dévorante‖ et jamais assouvie,Enfant toujours repu,‖ mais qui hurle toujours,Ne peux-tu pas encore‖ attendre quelques jours ?Si le don d’un cœur noble‖ et d’un visage austèreTe retire du monde‖ et te fait solitaire,Si tu fuis loin de nous,‖ ô mon bon frère, ô toi !Prends garde de tomber‖ au vil amour de soi,Dans le sentier commun‖ où marchent tous les hommes ;Fuis la perdition‖ de tous tant que nous sommes,L’écueil le plus fatal‖ sous la voûte des cieux ;Songe que de là-haut‖ nous regardent les dieux,Et que s’ils ont doué‖ quelque âme d’énergie,C’est pour le bien commun,‖ et qu’au bout de la vieIls demanderont compte‖ à tous de leurs travaux,À moi de ma parole,‖ à toi de tes pinceaux.Faisons chœur, Salvator,‖ et prenons patience ;La patience rend‖ légère la souffrance :Toujours une grande âme,‖ en butte aux coups du sort,Sous ce manteau divin‖ se résigne et s’endort.

Salvator

Ami, tu parles bien,‖ mais notre sol superbeCorrompt le pur froment‖ et ne fait que de l’herbe,Ce qu’on sème dessus‖ perd bientôt sa valeur :Je n’en attends plus rien,‖ et je m’en vais, pêcheur !Adieu, Naples ! Salut,‖ terre de la Calabre !Écueils toujours fumants‖ où la vague se câbre,Ô vieux mont Gargano,‖ sommet échevelé,Rocs cambrés et noircis,‖ au poil long et mêlé,Nature vaste et chaude,‖ et féconde en ravages,Ô terre, ô bois, ô monts,‖ ô désolés rivages !Recevez-moi parmi‖ vos sombres habitants ;Car je veux me mêler‖ à leurs troupeaux errants,Je veux manger le pain‖ de tout être qui pense,Goûter la liberté‖ sur la montagne immenseLà seulement encor‖ l’homme est plein de beauté,Car le sol qui le porte‖ a sa virginité ;Là, je pourrai de pan‖ faire ma grande idole,Là je vivrai longtemps‖ comme l’aigle qui vole.Enfin là, quand la mort‖ viendra glacer mes flancs,Je n’aurai pas le corps‖ cerclé de linges blancs,Je rendrai librement‖ ma dépouille à la terre ;Et l’antique Cybèle,‖ alors ma noble mère,Dans son ventre divin‖ m’absorbant tout entier,Je disparaîtrai là‖ comme un peu de fumier,Comme un souffle perdu‖ sous la voûte sublime,Comme la goutte d’eau‖ qui rentre dans l’abîme,Sans laisser après moi,‖ ce qui toujours vous suit,La laideur d’un squelette‖ et l’écho d’un vain bruit.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
108((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a sable / câble féminine, classiqueb flancs / ruisselants masculine, classiquea Caprée / pourprée féminine, classiqueb gravement / firmament masculine, classiquea mortelle / belle féminine, classiqueb maudits / paradis masculine, classiquea nature / créature féminine, classiqueb voir / soir masculine, classiquea lignes / cygnes féminine, classiqueb feux / jeux masculine, classiquea vie / ravie féminine, classiqueb tableaux / pinceaux masculine, classiquea lave / esclave féminine, classiqueb profonds / talons masculine, classiquea visage / ombrage féminine, classiqueb soucieux / yeux masculine, classiquea paupière / pierre féminine, classiqueb épaisseur / cœur masculine, classiquea fête / tête féminine, classiqueb tablier / halier masculine, classiquea musique / antique féminine, classiqueb ver / amer masculine, classiquea monde / féconde féminine, classiqueb blancs / flancs masculine, classiquea misère / étrangère féminine, classiqueb mer / l’air masculine, classiquea sauvage / visage féminine, classiqueb sens / puissans masculine, classiquea immonde / monde féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea écume / amertume féminine, classiqueb flots / sanglots masculine, classiquea terre / taire féminine, classiqueb abus / rebuts masculine, classiquea lumière / pierre féminine, classiqueb soin / coin masculine, classiquea précipice / propice féminine, classiqueb corrupteur / délateur masculine, classiquea contraires / frères féminine, classiqueb nous / doux masculine, classiquea terre / misère féminine, classiqueb vain / pain masculine, classiquea mantille / guenille féminine, classiqueb honteux / bourbeux masculine, classiquea nourriture / dure féminine, classiqueb mal / l’hôpital masculine, classiquea molles / paroles féminine, classiqueb chair / d’hiver masculine, classiquea rame / lame féminine, classiqueb harpons / fonds masculine, classiquea l’empêche / pêche féminine, classiqueb argenté / liberté masculine, classiquea divine / marine féminine, classiqueb flots / matelots masculine, classiquea taciturne / nocturne féminine, classiqueb rameurs / humeurs masculine, classiquea voyageuse / marcheuse féminine, classiqueb voluptueux / glueux masculine, classiquea tête / fête féminine, classiqueb pavés / levés masculine, classiquea pâtisseries / porcheries féminine, classiqueb beau / peau masculine, classiquea mélancolie / lie féminine, classiqueb l’orgueil / œil masculine, classiquea espère / terre féminine, classiqueb labour / jour masculine, classiquea chose / repose féminine, classiqueb hauts / beaux masculine, classiquea mesure / endure féminine, classiqueb fumier / grossier masculine, classiquea immortelle / éternelle féminine, classiqueb appui / lui masculine, classiquea pensée / poussée féminine, classiqueb bon / passion masculine, classiquea sombre / l’ombre féminine, classiqueb amer / d’air masculine, classiquea journées / années féminine, classiqueb main / lendemain masculine, classiquea flamme / l’âme féminine, classiqueb perdu / étendu masculine, classiquea vivre / s’enivre féminine, classiqueb l’ouragan / volcan masculine, classiquea cierge / vierge féminine, classiqueb main / d’humain masculine, classiquea d’envie / assouvie féminine, classiqueb toujours / jours masculine, classiquea austère / solitaire féminine, classiqueb toi / soi masculine, classiquea hommes / sommes féminine, classiqueb cieux / dieux masculine, classiquea d’énergie / vie féminine, classiqueb travaux / pinceaux masculine, classiquea patience / souffrance féminine, classiqueb sort / s’endort masculine, classiquea superbe / l’herbe féminine, classiqueb valeur / pêcheur masculine, classiquea Calabre / câbre féminine, classiqueb échevelé / mêlé masculine, classiquea ravages / rivages féminine, classiqueb habitants / errants masculine, classiquea pense / immense féminine, classiqueb beauté / virginité masculine, classiquea idole / vole féminine, classiqueb flancs / blancs masculine, classiquea terre / mère féminine, classiqueb entier / fumier masculine, classiquea sublime / l’abîme féminine, classiqueb suit / bruit masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

216 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Iambes et poèmes, Paris, Paul Masgana, 1840· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources