Ïambes et poèmes, 1831· Lazare
La nature
Les défricheurs
Invisibles pouvoirs,‖ souffles impérieux,Monarques qui tenez‖ l’immensité des cieux,Vents qui portez le frais‖ aux ondes des fontaines,Les ondes aux grands bois,‖ les semences aux plaines,Et jetez à longs flots‖ les flammes de l’amourÀ tout ce qui respire‖ et ce qui voit le jour,Défendez vos forêts,‖ vos lacs et vos montagnes !Et toi, sombre empereur‖ des humides campagnes,Qui tiens étroitement,‖ comme un Triton nerveux,La terre toute blonde‖ en tes bras amoureux,Redouble tes clameurs,‖ tes murmures sauvages ;Dévore, plus ardent,‖ le sable de tes plages ;Hérisse sur ton front‖ tes cheveux souverains ;Et de l’abîme noir‖ levant tes larges reins,Pour garder les trésors‖ de ta plaine écumante,Fais voler jusqu’au ciel‖ la mort et l’épouvante ;Ô vieil océanus !‖ ô père tout-puissant !Tes fureurs aujourd’hui‖ ne sont que jeux d’enfant !Que nous font les cent voix‖ des bruyantes tempêtes,Les mondes dans les cieux‖ se brisant sur nos têtes ?L’éclair livide et jaune‖ et la foudre en éclatsN’ébranlent pas notre âme‖ et ne l’abattent pas.Nul peuple comme nous,‖ dans son humeur altière,N’a su plus fortement‖ remuer la matière,La mettre sous le joug,‖ et s’en couronner roiAu nom de la pensée‖ et de l’antique loi.En dépit de la mort‖ et de son noir squelette,Nous avons en tout point‖ foulé notre planète ;Elle nous appartient‖ de l’un à l’autre bout ;Comme l’ombre et le jour‖ nous pénétrons partout.Allons, noires forêts,‖ vieilles filles du monde,Tombez et périssez‖ sous la hache féconde !Races des premiers jours,‖ antiques animaux,Vieux humains, faites place‖ à des peuples nouveaux ;Dérobons à la mer‖ ses terres toutes neuves,Domptons les fiers torrents‖ et muselons les fleuves,Descendons sans effroi‖ jusqu’au centre divin,Fouillons et refouillons‖ sans repos et sans fin ;Et comme matelots‖ sur la liquide plaine,À grands coups de harpons‖ dépeçant leur baleine,Partout maîtres du sol,‖ partout victorieux,Dans le haut, dans le bas,‖ sur le plein, dans le creux,Du globe taciturne,‖ immense et lourde masse,Suivant chaque besoin‖ bouleversons la face.
Le poète
Ah ! Ce vouloir immense‖ en un si petit corps,Cette force cachée‖ en de faibles ressorts,Saisissent mon esprit‖ de terreurs sans pareilles,Et je sens que le monde‖ en toutes ses merveillesNe nous présente pas‖ de prodige plus beauEt de levier plus fort‖ que l’homme et son cerveau.Et pourtant, au milieu‖ de ce chant de victoire,Dans mon âme descend‖ une tristesse noire ;Le regret comme une ombre‖ obscurcit mon front nu,Et je ne songe plus‖ qu’à pleurer le vaincu ;Et je m’écrie alors :‖ — ah ! Sur l’œuvre divineVerra-t-on sans respect‖ se vautrer la machine,Et comme hippopotame,‖ insensible animal,Fouler toute la terre‖ avec un pied brutal ?Où les cieux verront-ils‖ luire leurs voûtes rondes,Si mille pieds impurs‖ viennent ternir les ondes ?Que diront les glaciers‖ si leurs neigeux sommetsDescendent dans la plaine‖ et s’abaissent jamais ?Et l’aigle, si, quittant‖ le pays des nuages,Au dieu brûlant du jour‖ il ne rend plus d’hommages.Et la grande verdure‖ et ses tapis épais,Et les hauts monuments‖ des antiques forêts,Les chênes, les sapins‖ et les cèdres immenses,Le plein déroulement‖ de toutes les semences,Si l’active matière‖ et ne vit et ne croîtQue par l’ordre de l’homme,‖ au signal de son doigt ?Ah ! Les êtres diront,‖ chacun dans son entrave :L’enfant de la nature‖ a fait sa mère esclave !Ô nature ! Nature,‖ amante des grands cœurs,Mère des animaux,‖ des pierres et des fleurs,Inépuisable flanc‖ et matrice fécondeD’où s’échappent sans fin‖ les choses de ce monde,Est-il possible, ô toi‖ dont le genou puissantSur le globe nouveau‖ berça l’homme naissant !Que tu laisses meurtrir‖ ta céleste mamellePar les lourds instruments‖ de la race mortelle ?Que tu laisses bannir‖ ta suprême beautéDes murs envahissants‖ de l’humaine cité ?Et que tu ne sois plus,‖ comme dans ta jeunesse,Notre plus cher amour,‖ cette bonne déesseQui, mêlant son sourire‖ à nos simples travaux,Des habitants du ciel‖ nous rendait les égaux,Éternisait notre âge‖ et faisait de la vieUn vrai champ de blé d’or‖ toujours digne d’envie ?Hélas ! Si les destins‖ veulent qu’à larges pasFuyant et reculant‖ devant nos attentats,Tu remontes aux cieux‖ et tu livres la terreÀ des enfants ingrats‖ et plus forts que leur mère,Ô nourrice plaintive !‖ ô nature ! Prends-moi,Et laisse-moi vers Dieu‖ retourner avec toi.
La nature
Ô mon enfant chéri !‖ Toi qui m’aimes encore,Et devines en moi‖ ce que la foule ignore ;Toi qui, laissant hurler‖ le troupeau des humains,Viens souvent m’embrasser,‖ me presser de tes mains,Et, roulant par les airs‖ des plaintes enfantines,Sur mon sein verser l’or‖ de tes larmes divines :Oh ! Je comprends tes cris,‖ tes mortelles frayeurs,Et dans tes yeux gonflés‖ la source de tes pleurs !Je conçois ce que vaut‖ pour l’âme droite et pure,Pour le cœur déchiré‖ par l’ongle de l’injure,Pour un amant du bon‖ et du beau, dégoûtéDes fanges de la ville‖ et de sa lâcheté,Le sauvage parfum‖ de ma rustique haleine ;Je conçois ce que vaut‖ la douceur souveraineDes vents sur la montagne‖ à travers les grands pins,La beauté de la mer‖ aux murmures sans fins,Le silence des monts‖ balayés par la houle,L’espace des déserts‖ où l’âme se déroule,Et l’aspect affligeant‖ même des lieux d’horreur,Où le cœur se soulage‖ et qui parlent au cœur.Aussi, pour rassurer‖ ton âme, ô mon poëte !Et pour te consoler,‖ je ne suis point muette ;Bien que le livre obscur‖ du lointain avenirNe puisse sur mon sort‖ devant toi s’entr’ouvrir ;Que, dans le mouvement‖ d’une vie incessante,Un bandeau sur les yeux‖ je conçoive et j’enfante,Je puis crier pourtant,‖ et les sublimes voixQui s’élèvent des monts,‖ des ondes et des bois,L’hymne aux vastes accords,‖ l’harmonieux cantiqueQui monte jour et nuit‖ du globe magnifique,Dans ton oreille chaste‖ à longs flots pénétrant.Viendra toujours calmer‖ ton cœur désespérant.Qu’importe que le jeu‖ de mes forces sublimes,Sur la verte planète‖ et dans ses noirs abîmes,Soit en quelques endroits‖ empêché par des nains ?Qu’importe que le bras‖ des orgueilleux humainsS’attaquant à la terre,‖ à ses formes divines,Écorche son beau sein‖ du fer de leurs machines ?Qu’importe que, doués‖ des puissances du ciel,Ils changent à leur gré‖ l’habitacle mortel ?Quels que soient les efforts‖ de l’homme et de sa race,Que du globe soumis‖ inondant la surface,Il soit pour la matière‖ une cause de fin,Ou de perfection‖ un instrument divin,Ô mon enfant chéri !‖ — jusqu’au jour où la terre,Comme le grain de blé‖ qui s’échappe de l’aireEt qu’emportent les vents‖ aux champs de l’infini,Aura développé‖ son radieux épi ;Jusqu’au jour où, semblable‖ à la fleur qui se passe,Par la main du seigneur‖ effeuillée en l’espace,Elle ira reformer‖ un globe en d’autres lieuxEt fleurir au soleil‖ de quelques nouveaux cieux,Toujours, ô mon enfant !‖ Toujours les vents sauvagesDe leurs pieds vagabonds‖ balayeront les plages ;La mer réfléchira‖ toujours dans un flot purEt l’océan du ciel‖ et ses îles d’azur ;Comme un ardent lion‖ aux plaines africaines,Le soleil marchera‖ toujours en ses domaines,Dévorant toute vie‖ et brûlant toutes chairs ;On entendra toujours‖ frissonner dans les airsDe grands bois renaissants,‖ des verdures sans nombre,Pour faire courir l’onde‖ et faire flotter l’ombre ;Toujours on verra luire‖ un sommet argentéPour les oiseaux divins,‖ l’aigle et la liberté.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 79((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a impérieux / cieux masculine, classiqueb fontaines / plaines féminine, classiquea l’amour / jour masculine, classiqueb montagnes / campagnes féminine, classiquea nerveux / amoureux masculine, classiqueb sauvages / plages féminine, classiquea souverains / reins masculine, classiqueb écumante / l’épouvante féminine, classiquea tout-puissant / d’enfant masculine, classiqueb tempêtes / têtes féminine, classiquea éclats / pas masculine, classiqueb altière / matière féminine, classiquea roi / loi masculine, classiqueb squelette / planète féminine, classiquea bout / partout masculine, classiqueb monde / féconde féminine, classiquea animaux / nouveaux masculine, classiqueb neuves / fleuves féminine, classiquea divin / fin masculine, classiqueb plaine / baleine féminine, classiquea victorieux / creux masculine, classiqueb masse / face féminine, classiquea corps / ressorts masculine, classiqueb pareilles / merveilles féminine, classiquea beau / cerveau masculine, classiqueb victoire / noire féminine, classiquea nu / vaincu masculine, classiqueb divine / machine féminine, classiquea animal / brutal masculine, classiqueb rondes / ondes féminine, classiquea sommets / jamais masculine, classiqueb nuages / d’hommages féminine, classiquea épais / forêts masculine, classiqueb immenses / semences féminine, classiquea croît / doigt masculine, classiqueb entrave / esclave féminine, classiquea cœurs / fleurs masculine, classiqueb féconde / monde féminine, classiquea puissant / naissant masculine, classiqueb mamelle / mortelle féminine, classiquea beauté / cité masculine, classiqueb jeunesse / déesse féminine, classiquea travaux / égaux masculine, classiqueb vie / d’envie féminine, classiquea pas / attentats masculine, classiqueb terre / mère féminine, classiquea Prends-moi / toi masculine, classiqueb encore / ignore féminine, classiquea humains / mains masculine, classiqueb enfantines / divines féminine, classiquea frayeurs / pleurs masculine, classiqueb pure / l’injure féminine, classiquea dégoûté / lâcheté masculine, classiqueb haleine / souveraine féminine, classiquea pins / fins masculine, classiqueb houle / déroule féminine, classiquea d’horreur / cœur masculine, classiqueb poëte / muette féminine, classiquea avenir / s’entr’ouvrir masculine, classiqueb incessante / j’enfante féminine, classiquea voix / bois masculine, classiqueb cantique / magnifique féminine, classiquea pénétrant / désespérant masculine, classiqueb sublimes / abîmes féminine, classiquea nains / humains masculine, classiqueb divines / machines féminine, classiquea ciel / mortel masculine, classiqueb race / surface féminine, classiquea fin / divin masculine, classiqueb terre / l’aire féminine, classiquea l’infini / épi masculine, classiqueb passe / l’espace féminine, classiquea lieux / cieux masculine, classiquea pur / d’azur masculine, classiqueb africaines / domaines féminine, classiquea chairs / airs masculine, classiqueb nombre / l’ombre féminine, classiquea argenté / liberté masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
158 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Iambes et poèmes, Paris, Paul Masgana, 1840· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources