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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Ïambes et poèmes, 1831· Ïambes

La popularité

Auguste Barbier· strophes variées, octosyllabes et alexandrins, 128 vers

I

Dans le pays de France‖ aujourd’hui que personneNe peut chez soi rester en paix,Et que de toutes parts‖ l’ambition bourgeonneSur les crânes les plus épais,Tout est en mouvement‖ sur la place publique ;La voix bruyante et le cœur vain,Chacun bourdonne autour‖ de l’œuvre politique,Chacun y veut mettre la main.Là, courent tous les gens‖ de bras et de parole,Poète, orateur et soldat,Tout ce qui veut paraître‖ et jouer quelque rôleDans le grand drame de l’état ;Tout, des hauts carrefours‖ abonde sur la place,Et haletant, pressant le pas,Sur le pavé fangeux‖ se précipite en masse,Et vers le peuple tend les bras.

II

Certes le peuple est grand,‖ maintenant que sa têteA secoué ses mille freins,Que, l’ouvrage fini,‖ comme un robuste athlèteIl peut s’appuyer sur ses reins ;Il est beau ce colosse‖ à la mâle carrure,Ce vigoureux porte-haillons,Ce sublime manœuvre‖ à la veste de bureTeinte du sang des bataillons ;Ce maçon qui d’un coup‖ vous démolit des trônesEt qui, par un ciel étouffant,Sur les larges pavés‖ fait bondir les couronnesComme le cerceau d’un enfant.Mais c’est pitié de voir,‖ avec sa tête rase,Son corps sans pourpre et sans atour,Ce peuple demi-nu,‖ comme ceux qu’il écrase,Comme les rois avoir sa cour ;Oui, c’est pitié de voir,‖ à genoux sur sa trace,Un troupeau de tristes humainsLui jeter chaque jour‖ tous leurs noms à la face,Et ne jamais lâcher ses mains ;D’entendre autour de lui‖ mille bouches mielleuses,Souillant le nom de citoyen,Lui dire que le sang‖ orne des mains calleuses,Et que le rouge lui va bien ;Que l’inflexible loi‖ n’est que son vain caprice,Que la justice est dans son bras,Sans craindre qu’en ses mains‖ l’arme de la justiceNe soit l’arme des scélérats.

III

Est-ce donc un besoin‖ de la nature humaineQue de toujours courber le dos ?Faut-il du peuple aussi‖ faire une idole vaine,Pour l’encenser de vains propos ?À peine relevé‖ faut-il qu’on se rabaisse ?Faut-il oublier avant tout,Que la liberté sainte‖ est la seule déesseQue l’on n’adore que debout ?Hélas ! Nous vivons tous‖ dans un temps de misère,Un temps à nul autre pareil,Où la corruption‖ mange et ronge sur terreTout ce qu’en tire le soleil ;Où dans le cœur humain‖ l’égoïsme déborde,Où rien de bon n’y fait séjour ;Où partout la vertu‖ montre bientôt la corde,Où le héros ne l’est qu’un jour ;Un temps où les serments‖ et la foi politiqueNe soulèvent plus que des ris ;Où le sublime autel‖ de la pudeur publiqueJonche le sol de ses débris ;Un vrai siècle de boue,‖ où plongés que nous sommes,Chacun se vautre et se salit ;Où comme en un linceul,‖ dans le mépris des hommes,Le monde entier s’ensevelit !

IV

Pourtant, si quelques jours‖ de ces sombres abîmesOù nous roulons aveuglément,De ce chaos immense‖ où les âmes sublimesApparaissent si rarement,Tout d’un coup, par hasard,‖ il en surgissait uneAu large front, au bras charnu :Une âme toute en fer,‖ sans peur à la tribune,Sans peur devant un glaive nu ;Si cette âme splendide,‖ étonnant le vulgaireEt le frappant de son éclat,Montait, avec l’appui‖ de la main populaire,S’asseoir au timon de l’état ;Alors je lui crierais‖ de ma voix de poèteEt de mon cœur de citoyen :Homme placé si haut,‖ ne baisse pas la tête,Marche, marche et n’écoute rien !Laisse le peuple en bas‖ applaudir à ton rôleEt se repaître de ton nom ;Laisse-le te promettre‖ un jour même l’épaulePour te porter au Panthéon !Marche ! Et ne pense pas‖ à son temple de pierre ;Souviens-toi que, changeant de goût,Sa main du Panthéon‖ peut chasser ta poussière,Et la balayer dans l’égout !Marche pour la patrie‖ et sans qu’il nous en coûte,Marche en ta force et le front haut ;Et dût ton pied heurter‖ à la fin de ta routeLe seuil sanglant d’un échafaud,Dût ta tête royale,‖ ô nouvelle victime,Tomber au bruit d’un vil tambour ;Du peuple quel qu’il soit‖ ne cherche que l’estime,Ne redoute que son amour ! …

V

La popularité !‖ — c’est la grande impudiqueQui tient dans ses bras l’univers,Qui, le ventre au soleil‖ comme la nymphe antique,Livre à qui veut ses flancs ouverts !C’est la mer ! C’est la mer !‖ — d’abord calme et sereine,La mer, aux premiers feux du jour,Chantant et souriant‖ comme une jeune reine,La mer blonde et pleine d’amour ;La mer baisant le sable,‖ et parfumant la riveDu baume enivrant de ses flots,Et berçant sur sa gorge‖ ondoyante et lasciveSon peuple brun de matelots ;Puis la mer furieuse‖ et tombée en démence,Et de son lit silencieuxSe redressant géante‖ avec sa tête immense,Et tordant ses bras dans les cieux ;Puis courant çà et là,‖ hurlante, échevelée ;Et sous la foudre et ses carreaux,Bondissant, mugissant‖ dans sa plaine salée,Comme un combat de cent taureaux,Puis, le corps tout blanchi‖ d’écume et de colère,La bouche torse et l’œil errant,Se roulant sur le sable‖ et déchirant la terreAvec le râle d’un mourant ;Et, comme la bacchante,‖ enfin lasse de rage,N’en pouvant plus, et sur le flanc,Retombant dans sa couche,‖ et jetant à la plageDes têtes d’hommes et du sang ! …

février 1831.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
32[abab]
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (64 de 8, 64 de 12)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a personne / bourgeonne féminine, classiqueb paix / épais masculine, classiquea publique / politique féminine, classiqueb vain / main masculine, classiquea parole / rôle féminine, classiqueb soldat / l’état masculine, équivalentea place / masse féminine, classiqueb pas / bras masculine, classiquea tête / athlète féminine, classiqueb freins / reins masculine, classiquea carrure / bure féminine, classiqueb porte-haillons / bataillons masculine, classiquea trônes / couronnes féminine, classiqueb étouffant / enfant masculine, classiquea rase / écrase féminine, équivalenteb atour / cour masculine, classiquea trace / face féminine, classiqueb humains / mains masculine, classiquea mielleuses / calleuses féminine, classiqueb citoyen / bien masculine, classiquea caprice / justice féminine, classiqueb bras / scélérats masculine, classiquea humaine / vaine féminine, classiqueb dos / propos masculine, classiquea rabaisse / déesse féminine, classiqueb tout / debout masculine, classiquea misère / terre féminine, classiqueb pareil / soleil masculine, classiquea déborde / corde féminine, classiqueb séjour / jour masculine, classiquea politique / publique féminine, classiqueb ris / débris masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb salit / s’ensevelit masculine, classiquea abîmes / sublimes féminine, classiqueb aveuglément / rarement masculine, classiquea une / tribune féminine, classiqueb charnu / nu masculine, classiquea vulgaire / populaire féminine, classiqueb éclat / l’état masculine, classiquea poète / tête féminine, classiqueb citoyen / rien masculine, classiquea rôle / l’épaule féminine, classiqueb nom / Panthéon masculine, classiquea pierre / poussière féminine, classiqueb goût / l’égout masculine, classiquea coûte / route féminine, classiqueb haut / échafaud masculine, classiquea victime / l’estime féminine, classiqueb tambour / amour masculine, classiquea impudique / antique féminine, classiqueb l’univers / ouverts masculine, classiquea sereine / reine féminine, classiqueb jour / d’amour masculine, classiquea rive / lascive féminine, classiqueb flots / matelots masculine, classiquea démence / immense féminine, classiqueb silencieux / cieux masculine, classiquea échevelée / salée féminine, classiqueb carreaux / taureaux masculine, classiquea colère / terre féminine, classiqueb errant / mourant masculine, classiquea rage / plage féminine, classiqueb flanc / sang masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

128 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Iambes et poèmes, Paris, Paul Masgana, 1840· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources