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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Ïambes et poèmes, 1831· Ïambes

Varsovie

Auguste Barbier· strophes variées, décasyllabes, 84 vers

I La guerre

Mère ! Il était‖ une ville fameuse :Avec le hun,‖ j’ai franchi ses détours,J’ai démoli‖ son enceinte fumeuse,Sous le boulet‖ j’ai fait crouler ses tours,J’ai promené‖ mes chevaux par les rues,Et sous le fer‖ de leurs rudes sabotsJ’ai labouré‖ le corps des femmes nuesEt des enfants‖ couchés dans les ruisseaux ;J’ai sur la borne,‖ au plus fort du carnage,Brutalement‖ et le front tout en nage,Le corps frotté‖ de suif et de saindoux,Sur un sein vierge‖ essuyé mon poil roux ;Puis j’ai traîné‖ sur mes pas l’incendie,Et le géant‖ hurlant matin et soir,A nettoyé‖ de sa langue hardieLes vieux moellons‖ inondés de sang noir.Houra ! Houra !‖ J’ai courbé la rebelle,J’ai largement‖ lavé mon vieil affront,J’ai vu des morts‖ à hauteur de ma selle,Houra ! J’ai mis‖ les deux pieds sur son front.Tout est fini,‖ maintenant, et ma lamePend inutile‖ à côté de mon flanc,Tout a passé‖ par le fer et la flamme,Toute muraille‖ a sa tache de sang :Les chiens vaguant‖ sur leurs maigres échines,Dans les ruisseaux‖ n’ont plus rien à lécher,Tout est désert,‖ l’herbe pousse aux ruines ;Ô mort ! ô mort !‖ Je n’ai rien à faucher.

II Le choléra-Morbus

Mère ! Il était‖ un peuple plein de vie,Un peuple ardent‖ et fou de liberté…Eh bien ! Soudain‖ des champs de MoscovieJe l’ai frappé‖ de mon souffle empestéAlors, alors,‖ dans les plaines humidesLe fossoyeur‖ a levé ses grands bras,Et par milliers‖ les cadavres lividesComme de l’herbe‖ ont encombré ses pas.Mieux que la balle‖ et les larges mitrailles,Mieux que la flamme‖ et l’implacable faim,J’ai déchiré‖ les mortelles entrailles,J’ai souillé l’air‖ et corrompu le pain ;J’ai tout noirci‖ de mon haleine errante,De mon contact‖ j’ai tout empoisonné,Sur le téton‖ de sa mère expiranteTout endormi‖ j’ai pris le nouveau-né.J’ai dévoré‖ même au sein de la guerreDes camps entiers‖ de carnage fumants,J’ai frappé l’homme‖ au bruit de son tonnerre,J’ai fait combattre‖ entre eux des ossements ;Enfin, partout‖ l’humaine créatureSur un sol nu,‖ sanglant et crevassé,Gît maintenant‖ pleine de pourriture,Comme un chien mort‖ au revers d’un fossé ;Partout, partout,‖ le noir corbeau béquète,Partout les vers‖ ont des corps à manger ;Pas un vivant,‖ et partout un squelette…Ô mort ! ô mort !‖ Je n’ai rien à ronger.

III La mort

Tristes fléaux,‖ créatures hideuses,Oh ! Mes enfants,‖ de moi que voulez-vous ?Cessez, cessez‖ vos plaintes hasardeuses,Et sur la pierre‖ étendez vos genoux.Le sang toujours‖ ne peut rougir la terre,Les chiens toujours‖ ne peuvent pas lécher,Il est un temps‖ où la peste et la guerreNe trouvent plus‖ de vivants à faucher ;Il est un jour‖ où la chair manque au monde :Où, sur le sol,‖ le mal toujours ardent,Comme sur l’os‖ d’une charogne immondeNe trouve plus‖ à repaître sa dent.Enfants hideux,‖ couchez-vous dans mon ombre,Et sur la pierre‖ étendez vos genoux,Dormez, dormez !‖ Sur notre globe sombreTristes fléaux,‖ je veillerai pour vous.Dormez, dormez !‖ Je prêterai l’oreilleAu moindre bruit‖ par le vent apporté,Et quand de loin,‖ comme un vol de corneille,S’élèveront‖ des cris de liberté ;Quand j’entendrai‖ de pâles multitudes,Des peuples nus,‖ des milliers de proscrits,Jeter à bas‖ leurs vieilles servitudes,En maudissant‖ leurs tyrans abrutis ;Enfants hideux,‖ pour finir votre sommeComptez sur moi,‖ car j’ai l’œil vide et creux,Je ne dors pas,‖ et ma bouche aime l’hommeComme la fièvre‖ aime le malheureux.

décembre 1831.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
20[abab] 2[aa]
Mètre
Décasyllabes· profil 4+6
Mots à la rime
a fameuse / fumeuse féminine, classiqueb détours / tours masculine, classiquea rues / nues féminine, classiqueb sabots / ruisseaux masculine, classiquea carnage / nage féminine, classiquea saindoux / roux masculine, classiquea l’incendie / hardie féminine, classiqueb soir / noir masculine, classiquea rebelle / selle féminine, classiqueb affront / front masculine, classiquea lame / flamme féminine, classiqueb flanc / sang masculine, classiquea échines / ruines féminine, classiqueb lécher / faucher masculine, classiquea vie / Moscovie féminine, classiqueb liberté / empesté masculine, classiquea humides / livides féminine, classiqueb bras / pas masculine, classiquea mitrailles / entrailles féminine, classiqueb faim / pain masculine, classiquea errante / expirante féminine, classiqueb empoisonné / nouveau-né masculine, classiquea guerre / tonnerre féminine, classiqueb fumants / ossements masculine, classiquea créature / pourriture féminine, classiqueb crevassé / fossé masculine, classiquea béquète / squelette féminine, classiqueb manger / ronger masculine, classiquea hideuses / hasardeuses féminine, classiqueb voulez-vous / genoux masculine, classiquea terre / guerre féminine, classiquea monde / immonde féminine, classiqueb ardent / dent masculine, classiquea ombre / sombre féminine, classiqueb genoux / vous masculine, classiquea l’oreille / corneille féminine, classiqueb apporté / liberté masculine, classiquea multitudes / servitudes féminine, classiqueb proscrits / abrutis masculine, classiquea somme / l’homme féminine, classiqueb creux / malheureux masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Iambes et poèmes, Paris, Paul Masgana, 1840· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources