Les Pleureuses, 1895· La haine
« Hélas ! viens avec moi sous les étoiles blanches »
Nous irons dans la vie unis, quoi qu’il advienne,
Et ma route sera la tienne.
Si je sentais tes doigts mourants quitter ma main,
Ton chemin serait mon chemin.
Hélas ! viens avec moi‖ sous les étoiles blanches.Elles sont dans mon cœur‖ les veilles de là-bas ;La tristesse du vent‖ monte à l’âme des branches,Nous parlerons un peu,‖ puis tu t’endormiras.
Le passé se désole‖ au fond des nuits qui meurent.Nous parlerons un peu‖ d’aube pâle et de foi,De vieil azur confus‖ où mes souvenirs pleurent ;Oh ! viens, ta petite âme‖ est triste comme moi.
Je t’ai trouvé jadis‖ par une nuit très noire,Pauvre ange de faiblesse‖ avec ton front lassé,Et comme je rêvais,‖ je t’ai donné ma gloire,Et toi, tu m’as donné‖ doucement ton passé.
Mon destin s’appuya‖ sur ta mélancolieEt depuis que j’ai vu‖ ton regard attristéJe sens pleurer en moi‖ les choses qu’on oublie,Les choses de légende‖ et de simplicité.
Je sens que nous allons,‖ perdus dans l’œuvre immense,Que l’horizon nous garde‖ avec ses bras d’ampleur,Qu’un vague crépuscule‖ entre dans mon silence,Et que mon grand génie‖ est comme un grand malheur.
Ton cœur s’est désolé‖ dans mon cœur monotone,Tu mêlas ta faiblesse‖ à ma fatalité.Toi qui veux qu’on supplie‖ et qui veux qu’on pardonne,Tu mis sur mon bonheur‖ le deuil de ta beauté.
Nous tiendrons pour toujours‖ nos mains mélancoliques,Sur la route infinie‖ où s’en va la douleur.Je porte l’avenir‖ dans mes yeux pacifiques,Calme et désespéré‖ comme un consolateur.
J’aurais mené ton rêve‖ à mes apothéoses.Hélas, tu n’as gardé‖ de mon désir pieuxQue la détresse calme‖ et la douceur des choses,Et l’ampleur du sommeil‖ qui vient fermer tes yeux !
Oh ! tu n’as pas senti‖ vers la nuit infinieQuelque chose dans toi‖ frémir et s’enflammer,Et tu meurs doucement‖ dans ma monotonie,Ô toi qui n’as pas eu‖ le grand pouvoir d’aimer !
Tu n’as pas su la paix‖ des âmes conquérantes,Tu n’as pas eu le rêve‖ inconsolable et nu.Ton deuil s’est attristé‖ dans les choses mourantes ;Le grand pouvoir d’aimer,‖ tu ne l’as pas connu.
Craignant le sourd vertige‖ et les vagues rafales,Tu te blottis vers moi‖ lorsque tomba le soir.Je porterai ta vie‖ avec mes deux mains pâles,Comme un calme martyre‖ et comme un saint devoir.
Nous irons lentement‖ où mon destin me pousse,Les rêves du passé‖ montent comme des pleurs,Ma voix sera tranquille‖ et ta voix sera douce,Nous serons reconnus‖ par les grandes douleurs.
Retrouve au loin les voix‖ confuses dans la chambre,Les après-midi longs‖ où meurt un vieux soleil,Le jardin pâle avec‖ les feuilles de novembre,Et tu pourras dormir‖ parmi tout ce sommeil.
Ces choses balbutient‖ lorsque tu les dévoiles,Puis retombent au soir‖ grandissant et berceur,La rumeur de la nuit‖ se tait dans les étoiles,Ton front est lourd, ton âme‖ est morte de douceur…
Avant de t’en aller‖ dans cette paix profonde,Lève tes yeux dormeurs‖ au soir illuminé,Jette un dernier regret‖ à la grandeur du monde,À l’impassible orgueil‖ que je t’aurais donné.
Jette le dernier cri‖ de ta douleur de femme,À la nuit éternelle‖ où nous avons passé,À l’horizon muet‖ qui s’étend dans mon âme,Grand de mon avenir‖ et nu de mon passé.
Puis tu t’endormiras‖ dans l’ombre qui se lève,La lueur du lointain‖ bercera tes yeux clos ;Tu me sentiras vivre‖ à côté de ton rêve,Et mes pas solennels‖ porteront ton repos.
Je verrai sous nos pieds‖ le reflet de la ville,Je sens que la tristesse‖ erre et monte partout,Que notre amour s’endort‖ dans ton bonheur tranquille,Et que mon grand chagrin‖ veille au-dessus de tout.
Versification
- Forme
- 18 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 18(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 18 quatrains
- Mots à la rime
- a blanches / branches féminine, classiqueb là-bas / t’endormiras masculine, classiquea meurent / pleurent féminine, classiqueb foi / moi masculine, classiquea noire / gloire féminine, classiqueb lassé / passé masculine, classiquea mélancolie / oublie féminine, classiqueb attristé / simplicité masculine, classiquea immense / silence féminine, classiqueb d’ampleur / malheur masculine, classiquea monotone / pardonne féminine, classiqueb fatalité / beauté masculine, classiquea mélancoliques / pacifiques féminine, classiqueb douleur / consolateur masculine, classiquea apothéoses / choses féminine, classiqueb pieux / yeux masculine, classiquea infinie / monotonie féminine, classiqueb s’enflammer / d’aimer masculine, classiquea conquérantes / mourantes féminine, classiqueb nu / connu masculine, classiquea rafales / pâles féminine, classiqueb soir / devoir masculine, classiquea pousse / douce féminine, classiqueb pleurs / douleurs masculine, classiquea chambre / novembre féminine, classiqueb soleil / sommeil masculine, classiquea dévoiles / étoiles féminine, classiqueb berceur / douceur masculine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb illuminé / donné masculine, classiquea femme / âme féminine, classiqueb passé masculine, classiquea lève / rêve féminine, classiqueb clos / repos masculine, classiquea ville / tranquille féminine, classiqueb partout / tout masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Pleureuses, Paris, Ernest Flammarion, éditeur, 1920· numérisation poesies.net· Sources