Les fleurs du mal, 1861· Supplément aux fleurs du mal
XIX. L’Imprévu
Harpagon qui veillait‖ son père agonisant,Se dit, rêveur, devant‖ ces lèvres déjà blanches :« Nous avons au grenier‖ un nombre suffisant,Ce me semble, de vieilles planches ? »
Célimène roucoule‖ et dit : « Mon cœur est bon,Et naturellement,‖ Dieu m’a faite très belle. »— Son cœur ! cœur racorni,‖ fumé comme un jambon,Recuit à la flamme éternelle !
Un gazetier fumeux,‖ qui se croit un flambeau,Dit au pauvre, qu’il a‖ noyé dans les ténèbres :« Où donc l’aperçois-tu,‖ ce créateur du Beau,Ce Redresseur que tu célèbres ? »
Mieux que tous, je connais‖ certain voluptueuxQui bâille nuit et jour,‖ et se lamente et pleure,Répétant, l’impuissant‖ et le fat : « Oui, je veuxÊtre vertueux, dans une heure ! »
L’Horloge à son tour, dit‖ à voix basse : « Il est mûr,Le damné ! J’avertis‖ en vain la chair infecte.L’homme est aveugle, sourd,‖ fragile comme un murQu’habite et que ronge un insecte ! »
Et puis, quelqu’un paraît,‖ que tous avaient nié,Et qui leur dit, railleur‖ et fier : « Dans mon ciboire,Vous avez, que je crois,‖ assez communié,À la joyeuse Messe noire ?
Chacun de vous m’a fait‖ un temple dans son cœur ;Vous avez, en secret,‖ baisé ma fesse immonde !Reconnaissez Satan‖ à son rire vainqueur,Énorme et laid comme le monde !
Avez-vous donc pu croire,‖ hypocrites surpris,Qu’on se moque du maître,‖ et qu’avec lui l’on triche,Et qu’il soit naturel‖ de recevoir deux prix,D’aller au Ciel et d’être riche ?
Il faut que le gibier‖ paye le vieux chasseurQui se morfond longtemps‖ à l’affût de la proie.Je vais vous emporter‖ à travers l’épaisseur,Compagnons de ma triste joie,
À travers l’épaisseur‖ de la terre et du roc,À travers les amas‖ confus de votre cendre,Dans un palais aussi‖ grand que moi, d’un seul bloc,Et qui n’est pas de pierre tendre ;
Car il est fait avec‖ l’universel Péché,Et contient mon orgueil,‖ ma douleur et ma gloire ! »— Cependant, tout en haut‖ de l’univers juché,Un Ange sonne la victoire
De ceux dont le cœur dit :‖ « Que béni soit ton fouet,Seigneur ! que la douleur,‖ ô Père, soit bénie !Mon âme dans tes mains‖ n’est pas un vain jouet,Et ta prudence est infinie. »
Le son de la trompette‖ est si délicieux,Dans ces soirs solennels‖ de célestes vendanges,Qu’il s’infiltre comme une‖ extase dans tous ceuxDont elle chante les louanges.
Versification
- Forme
- 13 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 13(abab)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (39 de 12, 13 de 8)· profil 8, 6−6
- Strophes
- 13 quatrains
- Mots à la rime
- a agonisant / suffisant masculine, classiqueb blanches / planches féminine, classiquea bon / jambon masculine, classiqueb belle / éternelle féminine, classiquea flambeau / Beau masculine, classiqueb ténèbres / célèbres féminine, classiquea voluptueux / veux masculine, classiqueb pleure / heure féminine, classiquea mûr / mur masculine, classiqueb infecte / insecte féminine, classiquea nié / communié masculine, classiqueb ciboire / noire féminine, classiquea cœur / vainqueur masculine, classiqueb immonde / monde féminine, classiquea surpris / prix masculine, classiqueb triche / riche féminine, classiquea chasseur / l’épaisseur masculine, classiqueb proie / joie féminine, classiquea roc / bloc masculine, classiqueb cendre / tendre féminine, classiquea Péché / juché masculine, classiqueb gloire / victoire féminine, classiquea fouet / jouet masculine, classiqueb bénie / infinie féminine, classiquea délicieux / ceux masculine, classiqueb vendanges / louanges féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les fleurs du mal, Michel Lévy, 1868· numérisation wikisource.org· Sources