Les fleurs du mal, 1861· Supplément aux fleurs du mal
XXIV. Le Calumet de la paix
I
Or Gitche Manito,‖ le Maître de la vie,Le Puissant, descendit‖ dans la verte prairie,Dans l’immense prairie‖ aux coteaux montueux ;Et là, sur les rochers‖ de la Rouge Carrière,Dominant tout l’espace‖ et baigné de lumière,Il se tenait debout,‖ vaste et majestueux.
Alors il convoqua‖ les peuples innombrables,Plus nombreux que ne sont‖ les herbes et les sablesAvec sa main terrible‖ il rompit un morceauDu rocher, dont il fit‖ une pipe superbe,Puis, au bord du ruisseau,‖ dans une énorme gerbe,Pour s’en faire un tuyau,‖ choisit un long roseau.
Pour la bourrer il prit‖ au saule son écorce ;Et lui, le Tout-Puissant,‖ Créateur de la Force,Debout, il alluma,‖ comme un divin fanal,La Pipe de la Paix.‖ Debout sur la CarrièreIl fumait, droit, superbe‖ et baigné de lumière.Or pour les nations‖ c’était le grand signal.
Et lentement montait‖ la divine fuméeDans l’air doux du matin,‖ onduleuse, embaumée.Et d’abord ce ne fut‖ qu’un sillon ténébreux ;Puis la vapeur se fit‖ plus bleue et plus épaisse,Puis blanchit ; et montant,‖ et grossissant sans cesse,Elle alla se briser‖ au dur plafond des cieux.
Des plus lointains sommets‖ des Montagnes Rocheuses,Depuis les lacs du Nord‖ aux ondes tapageuses,Depuis Tawasentha,‖ le vallon sans pareil,Jusqu’à Tuscaloosa,‖ la forêt parfumée,Tous virent le signal‖ et l’immense fuméeMontant paisiblement‖ dans le matin vermeil.
Les Prophètes disaient :‖ « Voyez-vous cette bandeDe vapeur, qui, semblable‖ à la main qui commande,Oscille et se détache‖ en noir sur le soleil ?C’est Gitche Manito,‖ le Maître de la Vie,Qui dit aux quatre coins‖ de l’immense prairie :« Je vous convoque tous,‖ guerriers, à mon conseil ! »
Par le chemin des eaux,‖ par la route des plaines,Par les quatre côtés‖ d’où soufflent les haleinesDu vent, tous les guerriers‖ de chaque tribu, tous,Comprenant le signal‖ du nuage qui bouge,Vinrent docilement‖ à la Carrière RougeOù Gitche Manito‖ leur donnait rendez-vous.
Les guerriers se tenaient‖ sur la verte prairie,Tous équipés en guerre,‖ et la mine aguerrie,Bariolés ainsi‖ qu’un feuillage automnal ;Et la haine qui fait‖ combattre tous les êtres,La haine qui brûlait‖ les yeux de leurs ancêtresIncendiait encor‖ leurs yeux d’un feu fatal.
Et leurs yeux étaient pleins‖ de haine héréditaire.Or Gitche Manito,‖ le Maître de la Terre,Les considérait tous‖ avec compassion,Comme un père très bon,‖ ennemi du désordre,Qui voit ses chers petits‖ batailler et se mordre.Tel Gitche Manito‖ pour toute nation.
Il étendit sur eux‖ sa puissante main droitePour subjuguer leur cœur‖ et leur nature étroite,Pour rafraîchir leur fièvre‖ à l’ombre de sa main ;Puis il leur dit avec‖ sa voix majestueuse,Comparable à la voix‖ d’une eau tumultueuseQui tombe et rend un son‖ monstrueux, surhumain :
II
« Ô ma postérité,‖ déplorable et chérie !Ô mes fils ! écoutez‖ la divine raison.C’est Gitche Manito,‖ le Maître de la Vie,Qui vous parle ! celui‖ qui dans votre patrieA mis l’ours, le castor,‖ le renne et le bison.
Je vous ai fait la chasse‖ et la pêche faciles ;Pourquoi donc le chasseur‖ devient-il assassin ?Le marais fut par moi‖ peuplé de volatiles ;Pourquoi n’êtes-vous pas‖ contents, fils indociles ?Pourquoi l’homme fait-il‖ la chasse à son voisin ?
Je suis vraiment bien las‖ de vos horribles guerres.Vos prières, vos vœux‖ mêmes sont des forfaits !Le péril est pour vous‖ dans vos humeurs contraires,Et c’est dans l’union‖ qu’est votre force. En frèresVivez donc, et sachez‖ vous maintenir en paix.
Bientôt vous recevrez‖ de ma main un ProphèteQui viendra vous instruire‖ et souffrir avec vous.Sa parole fera‖ de la vie une fête ;Mais si vous méprisez‖ sa sagesse parfaite,Pauvres enfants maudits,‖ vous disparaîtrez tous !
Effacez dans les flots‖ vos couleurs meurtrières.Les roseaux sont nombreux‖ et le roc est épais ;Chacun en peut tirer‖ sa pipe. Plus de guerres,Plus de sang ! Désormais‖ vivez comme des frères,Et tous, unis, fumez‖ le Calumet de Paix ! »
III
Et soudain tous, jetant‖ leurs armes sur la terre,Lavent dans le ruisseau‖ les couleurs de la guerreQui luisaient sur leurs fronts‖ cruels et triomphants.Chacun creuse une pipe‖ et cueille sur la riveUn long roseau qu’avec‖ adresse il enjolive.Et l’Esprit souriait‖ à ses pauvres enfants !
Chacun s’en retourna,‖ l’âme calme et ravie,Et Gitche Manito,‖ le Maître de la Vie,Remonta par la porte‖ entr’ouverte des cieux.— À travers la vapeur‖ splendide du nuageLe Tout-Puissant montait,‖ content de son ouvrage,Immense, parfumé,‖ sublime, radieux !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 12(aabccb) 5(abaab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 7 sizains, 3 quintils
- Mots à la rime
- a vie / prairie féminine, classiqueb montueux / majestueux masculine, classiquec Carrière / lumière féminine, classiquea innombrables / sables féminine, classiqueb morceau / roseau masculine, classiquec superbe / gerbe féminine, classiquea écorce / Force féminine, classiqueb fanal / signal masculine, classiquea fumée / embaumée féminine, classiqueb ténébreux / cieux masculine, classiquec épaisse / cesse féminine, classiquea Rocheuses / tapageuses féminine, classiqueb pareil / vermeil masculine, classiquec parfumée / fumée féminine, classiquea bande / commande féminine, classiqueb soleil / conseil masculine, classiquec Vie / prairie féminine, classiquea plaines / haleines féminine, classiqueb tous / rendez-vous masculine, classiquec bouge / Rouge féminine, classiquea prairie / aguerrie féminine, classiqueb automnal / fatal masculine, classiquec êtres / ancêtres féminine, classiquea héréditaire / Terre féminine, classiqueb compassion / nation masculine, classiquec désordre / mordre féminine, classiquea droite / étroite féminine, classiqueb main / surhumain masculine, classiquec majestueuse / tumultueuse féminine, classiquea chérie / Vie / patrie féminine, classiqueb raison / bison masculine, classiquea faciles / volatiles / indociles féminine, classiqueb assassin / voisin masculine, classiquea guerres / contraires / frères féminine, classiqueb forfaits / paix masculine, classiquea Prophète / fête / parfaite féminine, classiqueb vous / tous masculine, classiquea meurtrières / guerres / frères féminine, classiqueb épais / Paix masculine, classiquea terre / guerre féminine, classiqueb triomphants / enfants masculine, classiquec rive / enjolive féminine, classiquea ravie / Vie féminine, classiqueb cieux / radieux masculine, classiquec nuage / ouvrage féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
97 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les fleurs du mal, Michel Lévy, 1868· numérisation wikisource.org· Sources