Les fleurs du mal, 1861· La mort
CXXXII. Le Voyage
À Maxime du Camp.
I
Pour l’enfant, amoureux‖ de cartes et d’estampes,L’univers est égal‖ à son vaste appétit.Ah ! que le monde est grand‖ à la clarté des lampes !Aux yeux du souvenir‖ que le monde est petit !
Un matin nous partons,‖ le cerveau plein de flamme,Le cœur gros de rancune‖ et de désirs amers,Et nous allons, suivant‖ le rhythme de la lame,Berçant notre infini‖ sur le fini des mers :
Les uns, joyeux de fuir‖ une patrie infâme ;D’autres, l’horreur de leurs‖ berceaux, et quelques-uns,Astrologues noyés‖ dans les yeux d’une femme,La Circé tyrannique‖ aux dangereux parfums.
Pour n’être pas changés‖ en bêtes, ils s’enivrentD’espace et de lumière‖ et de cieux embrasés ;La glace qui les mord,‖ les soleils qui les cuivrent,Effacent lentement‖ la marque des baisers.
Mais les vrais voyageurs‖ sont ceux-là seuls qui partentPour partir ; cœurs légers,‖ semblables aux ballons,De leur fatalité‖ jamais ils ne s’écartent,Et, sans savoir pourquoi,‖ disent toujours : Allons !
Ceux-là dont les désirs‖ ont la forme des nues,Et qui rêvent, ainsi‖ qu’un conscrit le canon,De vastes voluptés,‖ changeantes, inconnues,Et dont l’esprit humain‖ n’a jamais su le nom !
II
Nous imitons, horreur !‖ la toupie et la bouleDans leur valse et leurs bonds ;‖ même dans nos sommeilsLa Curiosité‖ nous tourmente et nous roule,Comme un Ange cruel‖ qui fouette des soleils.
Singulière fortune‖ où le but se déplace,Et, n’étant nulle part,‖ peut être n’importe où !Où l’Homme, dont jamais‖ l’espérance n’est lasse,Pour trouver le repos‖ court toujours comme un fou !
Notre âme est un trois-mâts‖ cherchant son Icarie ;Une voix retentit‖ sur le pont : « Ouvre l’œil ! »Une voix de la hune,‖ ardente et folle, crie :« Amour… gloire… bonheur !‖ » Enfer ! c’est un écueil
Chaque îlot signalé‖ par l’homme de vigieEst un Eldorado‖ promis par le Destin ;L’Imagination‖ qui dresse son orgieNe trouve qu’un récif‖ aux clartés du matin.
Ô le pauvre amoureux‖ des pays chimériques !Faut-il le mettre aux fers,‖ le jeter à la mer,Ce matelot ivrogne,‖ inventeur d’AmériquesDont le mirage rend‖ le gouffre plus amer ?
Tel le vieux vagabond,‖ piétinant dans la boue,Rêve, le nez en l’air,‖ de brillants paradis ;Son œil ensorcelé‖ découvre une CapouePartout où la chandelle‖ illumine un taudis.
III
Étonnants voyageurs !‖ quelles nobles histoiresNous lisons dans vos yeux‖ profonds comme les mers !Montrez-nous les écrins‖ de vos riches mémoires,Ces bijoux merveilleux,‖ faits d’astres et d’éthers.
Nous voulons voyager‖ sans vapeur et sans voile !Faites, pour égayer‖ l’ennui de nos prisons,Passer sur nos esprits,‖ tendus comme une toile,Vos souvenirs avec‖ leurs cadres d’horizons.
IV
« Nous avons vu des astresEt des flots ; nous avons‖ vu des sables aussi ;Et, malgré bien des chocs‖ et d’imprévus désastres,Nous nous sommes souvent‖ ennuyés, comme ici.
La gloire du soleil‖ sur la mer violette,La gloire des cités‖ dans le soleil couchant,Allumaient dans nos cœurs‖ une ardeur inquièteDe plonger dans un ciel‖ au reflet alléchant.
Les plus riches cités,‖ les plus grands paysages,Jamais ne contenaient‖ l’attrait mystérieuxDe ceux que le hasard‖ fait avec les nuages.Et toujours le désir‖ nous rendait soucieux !
— La jouissance ajoute‖ au désir de la force.Désir, vieil arbre à qui‖ le plaisir sert d’engrais,Cependant que grossit‖ et durcit ton écorce,Tes branches veulent voir‖ le soleil de plus près !
Grandiras-tu toujours,‖ grand arbre plus vivaceQue le cyprès ? — Pourtant‖ nous avons, avec soin,Cueilli quelques croquis‖ pour votre album vorace,Frères qui trouvez beau‖ tout ce qui vient de loin !
Nous avons salué‖ des idoles à trompe ;Des trônes constellés‖ de joyaux lumineux ;Des palais ouvragés‖ dont la féerique pompeSerait pour vos banquiers‖ un rêve ruineux ;
Des costumes qui sont‖ pour les yeux une ivresse ;Des femmes dont les dents‖ et les ongles sont teints,Et des jongleurs savants‖ que le serpent caresse. »
V
VI
Pour ne pas oublier‖ la chose capitale,Nous avons vu partout,‖ et sans l’avoir cherché,Du haut jusques en bas‖ de l’échelle fatale,Le spectacle ennuyeux‖ de l’immortel péché :
La femme, esclave vile,‖ orgueilleuse et stupide,Sans rire s’adorant‖ et s’aimant sans dégoût ;L’homme, tyran goulu,‖ paillard, dur et cupide,Esclave de l’esclave‖ et ruisseau dans l’égout ;
Le bourreau qui jouit,‖ le martyr qui sanglote ;La fête qu’assaisonne‖ et parfume le sang ;Le poison du pouvoir‖ énervant le despote,Et le peuple amoureux‖ du fouet abrutissant ;
Plusieurs religions‖ semblables à la nôtre,Toutes escaladant‖ le ciel ; la Sainteté,Comme en un lit de plume‖ un délicat se vautre,Dans les clous et le crin‖ cherchant la volupté ;
L’Humanité bavarde,‖ ivre de son génie,Et, folle maintenant‖ comme elle était jadis,Criant à Dieu, dans sa‖ furibonde agonie :« Ô mon semblable, ô mon‖ maître, je te maudis ! »
Et les moins sots, hardis‖ amants de la Démence,Fuyant le grand troupeau‖ parqué par le Destin,Et se réfugiant‖ dans l’opium immense !— Tel est du globe entier‖ l’éternel bulletin. »
VII
Amer savoir, celui‖ qu’on tire du voyage !Le monde, monotone‖ et petit, aujourd’hui,Hier, demain, toujours,‖ nous fait voir notre image :Une oasis d’horreur‖ dans un désert d’ennui !
Faut-il partir ? rester ?‖ Si tu peux rester, reste ;Pars, s’il le faut. L’un court,‖ et l’autre se tapitPour tromper l’ennemi‖ vigilant et funeste,Le Temps ! Il est, hélas !‖ des coureurs sans répit,
Comme le Juif errant‖ et comme les apôtres,À qui rien ne suffit,‖ ni wagon ni vaisseau,Pour fuir ce rétiaire‖ infâme ; il en est d’autresQui savent le tuer‖ sans quitter leur berceau.
Lorsque enfin il mettra‖ le pied sur notre échine,Nous pourrons espérer‖ et crier : En avant !De même qu’autrefois‖ nous partions pour la Chine,Les yeux fixés au large‖ et les cheveux au vent,
Nous nous embarquerons‖ sur la mer des TénèbresAvec le cœur joyeux‖ d’un jeune passager.Entendez-vous ces voix,‖ charmantes et funèbres,Qui chantent : « Par ici !‖ vous qui voulez manger
Le Lotus parfumé !‖ c’est ici qu’on vendangeLes fruits miraculeux‖ dont votre cœur a faim ;Venez vous enivrer‖ de la douceur étrangeDe cette après-midi‖ qui n’a jamais de fin ? »
À l’accent familier‖ nous devinons le spectre ;Nos Pylades là-bas‖ tendent leurs bras vers nous.« Pour rafraîchir ton cœur‖ nage vers ton Électre ! »Dit celle dont jadis‖ nous baisions les genoux.
VIII
Ô Mort, vieux capitaine,‖ il est temps ! levons l’ancre !Ce pays nous ennuie,‖ ô Mort ! Appareillons !Si le ciel et la mer‖ sont noirs comme de l’encre,Nos cœurs que tu connais‖ sont remplis de rayons !
Verse-nous ton poison‖ pour qu’il nous réconforte !Nous voulons, tant ce feu‖ nous brûle le cerveau,Plonger au fond du gouffre,‖ Enfer ou Ciel, qu’importe ?Au fond de l’Inconnu‖ pour trouver du nouveau !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 36[abab]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a d’estampes / lampes féminine, classiqueb appétit / petit masculine, classiquea flamme / lame féminine, classiqueb amers / mers masculine, classiquea infâme / femme féminine, classiqueb quelques-uns / parfums masculine, classiquea s’enivrent / cuivrent féminine, classiqueb embrasés / baisers masculine, classiquea partent / s’écartent féminine, classiqueb ballons / Allons masculine, classiquea nues / inconnues féminine, classiqueb canon / nom masculine, classiquea boule / roule féminine, classiqueb sommeils / soleils masculine, classiquea déplace / lasse féminine, classiqueb où / fou masculine, classiquea Icarie / crie féminine, classiqueb l’œil / écueil masculine, classiquea vigie / orgie féminine, classiqueb Destin / matin masculine, classiquea chimériques / d’Amériques féminine, classiqueb mer / amer masculine, classiquea boue / Capoue féminine, classiqueb paradis / taudis masculine, classiquea histoires / mémoires féminine, classiqueb mers / d’éthers masculine, classiquea voile / toile féminine, classiqueb prisons / d’horizons masculine, classiquea vu / astres / désastres féminine, classiqueb aussi / ici masculine, classiquea violette / inquiète féminine, classiqueb couchant / alléchant masculine, classiquea paysages / nuages féminine, classiqueb mystérieux / soucieux masculine, classiquea force / écorce féminine, classiqueb d’engrais / près masculine, classiquea vivace / vorace féminine, classiqueb soin / loin masculine, classiquea trompe / pompe féminine, classiqueb lumineux / ruineux masculine, classiquea ivresse / caresse féminine, classiqueb teints / encore / enfantins masculine, classiquea capitale / fatale féminine, classiqueb cherché / péché masculine, classiquea stupide / cupide féminine, classiqueb dégoût / l’égout masculine, classiquea sanglote / despote féminine, classiqueb sang / abrutissant masculine, non classiquea nôtre / vautre féminine, classiqueb Sainteté / volupté masculine, classiquea génie / agonie féminine, classiqueb jadis / maudis masculine, classiquea Démence / immense féminine, classiqueb Destin / bulletin masculine, classiquea voyage / image féminine, classiqueb aujourd’hui / d’ennui masculine, classiquea reste / funeste féminine, classiqueb tapit / répit masculine, classiquea apôtres / d’autres féminine, classiqueb vaisseau / berceau masculine, classiquea échine / Chine féminine, classiqueb avant / vent masculine, classiquea Ténèbres / funèbres féminine, classiqueb passager / manger masculine, classiquea vendange / étrange féminine, classiqueb faim / fin masculine, classiquea spectre / Électre féminine, classiqueb nous / genoux masculine, classiquea l’ancre / l’encre féminine, classiqueb Appareillons / rayons masculine, classiquea réconforte / qu’importe féminine, classiqueb cerveau / nouveau masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
146 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les fleurs du mal, Michel Lévy, 1868· numérisation wikisource.org· Sources