Les fleurs du mal, 1861· Spleen et idéal
VI. Les Phares
Rubens, fleuve d’oubli,‖ jardin de la paresse,Oreiller de chair fraîche‖ où l’on ne peut aimer,Mais où la vie afflue‖ et s’agite sans cesse,Comme l’air dans le ciel‖ et la mer dans la mer ;
Léonard de Vinci,‖ miroir profond et sombre,Où des anges charmants,‖ avec un doux sourisTout chargé de mystère,‖ apparaissent à l’ombreDes glaciers et des pins‖ qui ferment leur pays ;
Rembrandt, triste hôpital‖ tout rempli de murmures,Et d’un grand crucifix‖ décoré seulement,Où la prière en pleurs‖ s’exhale des ordures,Et d’un rayon d’hiver‖ traversé brusquement ;
Michel-Ange, lieu vague‖ où l’on voit des HerculesSe mêler à des Christs,‖ et se lever tout droitsDes fantômes puissants‖ qui dans les crépusculesDéchirent leur suaire‖ en étirant leurs doigts ;
Colères de boxeur,‖ impudences de faune,Toi qui sus ramasser‖ la beauté des goujats,Grand cœur gonflé d’orgueil,‖ homme débile et jaune,Puget, mélancolique‖ empereur des forçats ;
Watteau, ce carnaval‖ où bien des cœurs illustres,Comme des papillons,‖ errent en flamboyant,Décors frais et léger‖ éclairés par des lustresQui versent la folie‖ à ce bal tournoyant ;
Goya, cauchemar plein‖ de choses inconnues,De fœtus qu’on fait cuire‖ au milieu des sabbats,De vieilles au miroir‖ et d’enfants toutes nues,Pour tenter les démons‖ ajustant bien leurs bas ;
Delacroix, lac de sang‖ hanté des mauvais anges,Ombragé par un bois‖ de sapins toujours vert,Où, sous un ciel chagrin,‖ des fanfares étrangesPassent, comme un soupir‖ étouffé de Weber ;
Ces malédictions,‖ ces blasphèmes, ces plaintes,Ces extases, ces cris,‖ ces pleurs, ces Te Deum,Sont un écho redit‖ par mille labyrinthes ;C’est pour les cœurs mortels‖ un divin opium !
C’est un cri répété‖ par mille sentinelles,Un ordre renvoyé‖ par mille porte-voix ;C’est un phare allumé‖ sur mille citadelles,Un appel de chasseurs‖ perdus dans les grands bois !
Car c’est vraiment, Seigneur,‖ le meilleur témoignageQue nous puissions donner‖ de notre dignitéQue cet ardent sanglot‖ qui roule d’âge en âgeEt vient mourir au bord‖ de votre éternité !
Versification
- Forme
- 11 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 11(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 11 quatrains
- Mots à la rime
- a paresse / cesse féminine, classiqueb aimer / mer masculine, classiquea sombre / l’ombre féminine, équivalenteb souris / pays masculine, classiquea murmures / ordures féminine, classiqueb seulement / brusquement masculine, classiquea Hercules / crépuscules féminine, classiqueb droits / doigts masculine, classiquea faune / jaune féminine, classiqueb goujats / forçats masculine, classiquea illustres / lustres féminine, classiqueb flamboyant / tournoyant masculine, classiquea inconnues / nues féminine, classiqueb sabbats / bas masculine, classiquea anges / étranges féminine, classiqueb vert / Weber masculine, classiquea plaintes / labyrinthes féminine, non classiqueb Deum / opium masculine, classiquea sentinelles / citadelles féminine, classiqueb porte-voix / bois masculine, classiquea témoignage / âge féminine, classiqueb dignité / éternité masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
44 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les fleurs du mal, Michel Lévy, 1868· numérisation wikisource.org· Sources