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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les fleurs du mal, 1861· Fleurs du mal

CXXII. Un voyage à Cythère

Charles Baudelaire· 15 quatrains, alexandrins, 60 vers

Mon cœur, comme un oiseau,‖ voltigeait tout joyeuxEt planait librement‖ à l’entour des cordages ;Le navire roulait‖ sous un ciel sans nuages,Comme un ange enivré‖ du soleil radieux.

Quelle est cette île triste‖ et noire ? — C’est Cythère,Nous dit-on, un pays‖ fameux dans les chansons,Eldorado banal‖ de tous les vieux garçons.Regardez, après tout,‖ c’est une pauvre terre.

— Île des doux secrets‖ et des fêtes du cœur !De l’antique Vénus‖ le superbe fantômeAu-dessus de tes mers‖ plane comme un arome,Et charge les esprits‖ d’amour et de langueur.

Belle île aux myrtes verts,‖ pleine de fleurs écloses,Vénérée à jamais‖ par toute nation,Où les soupirs des cœurs‖ en adorationRoulent comme l’encens‖ sur un jardin de roses

Ou le roucoulement‖ éternel d’un ramier !— Cythère n’était plus‖ qu’un terrain des plus maigres,Un désert rocailleux‖ troublé par des cris aigres.J’entrevoyais pourtant‖ un objet singulier !

Ce n’était pas un temple‖ aux ombres bocagères,Où la jeune prêtresse,‖ amoureuse des fleurs,Allait, le corps brûlé‖ de secrètes chaleurs,Entre-bâillant sa robe‖ aux brises passagères ;

Mais voilà qu’en rasant‖ la côte d’assez prèsPour troubler les oiseaux‖ avec nos voiles blanches,Nous vîmes que c’était‖ un gibet à trois branches,Du ciel se détachant‖ en noir, comme un cyprès.

De féroces oiseaux‖ perchés sur leur pâtureDétruisaient avec rage‖ un pendu déjà mûr,Chacun plantant, comme un‖ outil, son bec impurDans tous les coins saignants‖ de cette pourriture ;

Les yeux étaient deux trous,‖ et du ventre effondréLes intestins pesants‖ lui coulaient sur les cuisses,Et ses bourreaux, gorgés‖ de hideuses délices,L’avaient à coups de bec‖ absolument châtré.

Sous les pieds, un troupeau‖ de jaloux quadrupèdes,Le museau relevé,‖ tournoyait et rôdait ;Une plus grande bête‖ au milieu s’agitaitComme un exécuteur‖ entouré de ses aides.

Habitant de Cythère,‖ enfant d’un ciel si beau,Silencieusement‖ tu souffrais ces insultesEn expiation‖ de tes infâmes cultesEt des péchés qui t’ont‖ interdit le tombeau.

Ridicule pendu,‖ tes douleurs sont les miennes !Je sentis, à l’aspect‖ de tes membres flottants,Comme un vomissement,‖ remonter vers mes dentsLe long fleuve de fiel‖ des douleurs anciennes ;

Devant toi, pauvre diable‖ au souvenir si cher,J’ai senti tous les becs‖ et toutes les mâchoiresDes corbeaux lancinants‖ et des panthères noiresQui jadis aimaient tant‖ à triturer ma chair.

— Le ciel était charmant,‖ la mer était unie ;Pour moi tout était noir‖ et sanglant désormais,Hélas ! et j’avais, comme‖ en un suaire épais,Le cœur enseveli‖ dans cette allégorie.

Dans ton île, ô Vénus !‖ je n’ai trouvé deboutQu’un gibet symbolique‖ où pendait mon image…— Ah ! Seigneur ! donnez-moi‖ la force et le courageDe contempler mon cœur‖ et mon corps sans dégoût !

Versification

Forme
15 quatrains (quatrains)
Rimes
15(abba)
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
15 quatrains
Mots à la rime
a joyeux / radieux masculine, classiqueb cordages / nuages féminine, classiquea Cythère / terre féminine, classiqueb chansons / garçons masculine, classiquea cœur / langueur masculine, classiqueb fantôme / arome féminine, classiquea écloses / roses féminine, classiqueb nation / adoration masculine, classiquea ramier / singulier masculine, classiqueb maigres / aigres féminine, classiquea bocagères / passagères féminine, classiqueb fleurs / chaleurs masculine, classiquea près / cyprès masculine, classiqueb blanches / branches féminine, classiquea pâture / pourriture féminine, classiqueb mûr / impur masculine, classiquea effondré / châtré masculine, classiqueb cuisses / délices féminine, classiquea quadrupèdes / aides féminine, classiqueb rôdait / s’agitait masculine, classiquea beau / tombeau masculine, classiqueb insultes / cultes féminine, classiquea miennes / anciennes féminine, classiqueb flottants / dents masculine, classiquea cher / chair masculine, classiqueb mâchoires / noires féminine, classiquea unie / allégorie féminine, classiqueb désormais / épais masculine, classiquea debout / dégoût masculine, classiqueb image / courage féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les fleurs du mal, Michel Lévy, 1868· numérisation wikisource.org· Sources