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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes divers, 1914

Ville natale

Henri Beauclair· 16 quatrains, alexandrins, 64 vers

Je viens te demander,‖ ô ma Ville Natale,Du calme pour mon cœur,‖ de l’air pour mes poumons !J’ai traversé des mers‖ et j’ai franchi des monts,Et je t’ai conservé‖ mon amour filiale !

Lorsque je voyageais‖ sous des cieux étrangers,Devant les monuments‖ fameux, dans les ruines,Bien souvent j’évoquai‖ ton cadre de collines ;Je rêvais de pommiers‖ devant les orangers !

Le guide me disait :‖ Voici des paysagesQu’on vient de tous les points‖ de la Terre admirer !Et je songeais alors,‖ comme pour comparer,Au vallon de la Touque,‖ aux bœufs dans les herbages

Je restai bon normand,‖ si je t’abandonnai !Je n’ai vu nulle part‖ la maison désirée ;Je ne veux pas vieillir‖ dans une autre contrée,Je mourrai dans tes murs,‖ ô ville où je suis né !

Jadis, je te quittai‖ pour courir, — ah ! Jeunesse ! —La vie aventureuse‖ aux mirages tentants ;J’étais fougueux, j’étais‖ altier, j’avais vingt ans !Et je méconnaissais‖ ton charme, bonne hôtesse.

C’est le cœur attendri‖ que j’allai, ce matin,Fouler les gros pavés‖ de tes antiques rues ;Je cherchais du regard‖ des maisons disparues,J’ai revu le Collège‖ où j’appris le latin.

Du Palais de l’Évêque‖ aux anciennes tours grises,J’ai marché, comme‖ un pélerin,‖ jusqu’à ce soir ;Sur un banc du Jardin‖ Public j’allai m’asseoirEt moi, le mécréant,‖ j’entrai dans tes églises.

Le passé m’enlaçait‖ avec ses doux liens ;Des fantômes d’amour‖ sont venus m’apparaître ;Et j’ai senti combien‖ est enchaîné mon êtreAu petit coin de France‖ où dorment tant des miens !

Ah ! c’est que tous ceux-là‖ que connut mon enfance,Parents, amis, voisins,‖ je les recherche en vain…Comme il en reste peu‖ pour me tendre la main !Chacun de mes appels‖ tombe dans le silence.

Mes parents ? J’ai perdu‖ les mieux aimés d’entre eux :Père, frère, puis sœur :‖ le sort me fut sévère :En cinq ans j’ai, cinq fois,‖ gravi comme un calvaireLe dur chemin‖ qui conduit aux Champs-Rémouleux.

Mais, ces êtres de qui‖ j’ai clos les yeux, je doute,Parfois, qu’ils soient partis‖ pour ne plus revenir :Tout est plein d’eux, ici ;‖ leur exil va finir…Je m’attends à les voir‖ arriver sur la route.

Cette route, depuis‖ vingt ans, n’a pas changé :Les arbres, toujours drus,‖ ont le même feuillage,Et les mêmes roquets‖ jappent sur mon passage,Cependant que l’on m’a‖ déjà dévisagé…

Derrière son rideau,‖ c’est une ménagèreQui se demande, avec‖ un regard soupçonneux,Quel est cet inconnu,‖ promeneur matineux,Et moi, je sais fort bien‖ le nom de la commère.

De tous petits enfants‖ sont debout sur le seuil ;— O marmaille, maillons‖ de l’éternelle chaîne ! —N’ai-je pas vu, voilà‖ vingt ans, la même scèneEt le même vieillard‖ dans le même fauteuil ?

Les générations‖ vivent ; le même gesteEst fait par le grand-père‖ et par le petit-fils ;Je reconnais‖ des attitudes,‖ des profils,Car l’aïeul qui partit‖ vit en l’enfant qui reste !

Dans son pays natal,‖ on n’est point isolé.Ici, je serai près‖ de ceux de ma lignée,Gens à l’âme à la fois‖ hautaine et résignée ;Je suis le descendant‖ d’obscurs semeurs de blé !

Versification

Forme
16 quatrains (quatrains)
Rimes
16(abba)
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Strophes
16 quatrains
Mots à la rime
a Natale / filiale féminine, classiqueb poumons / monts masculine, classiquea étrangers / orangers masculine, classiqueb ruines / collines féminine, classiquea paysages / herbages féminine, classiqueb admirer / comparer masculine, classiquea t’abandonnai / né masculine, classiqueb désirée / contrée féminine, équivalentea Jeunesse / hôtesse féminine, classiqueb tentants / ans masculine, classiquea matin / latin masculine, classiqueb rues / disparues féminine, classiquea grises / églises féminine, classiqueb soir / m’asseoir masculine, classiquea liens / miens masculine, classiqueb m’apparaître / être féminine, classiquea enfance / silence féminine, classiqueb vain / main masculine, classiquea eux / Champs-Rémouleux masculine, classiqueb sévère / calvaire féminine, classiquea doute / route féminine, classiqueb revenir / finir masculine, classiquea changé / dévisagé masculine, classiqueb feuillage / passage féminine, classiquea ménagère / commère féminine, classiqueb soupçonneux / matineux masculine, classiquea seuil / fauteuil masculine, classiqueb chaîne / scène féminine, classiquea geste / reste féminine, classiqueb petit-fils / profils masculine, classiquea isolé / blé masculine, classiqueb lignée / résignée féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Revue illustrée du Calvados, Lisieux, Imprimerie Morière, avril 1914· numérisation wikisource.org· Sources