Poésies de Benserade, 1697· Stances, sonnets, épigrammes, etc.
Contre un laide
BIEN que nous soyons seuls,‖ vôtre crainte est frivole,Fiez-vous-en à mon respect :Ne tremblez point, cruelle,‖ et que je vous cajoleSans que mon feu vous soit suspect.
Vous n’êtes pas trop laide,‖ et nature un peu chicheVous a traitée honnêtement.Mais avec tout cela,‖ si vous n’étiez point riche,Où trouveriez-vous un amant ?
Vos yeux au gré des miens‖ ont une foible amorce,Et ne versent qu’un jour obscur ;Je pense, toutefois,‖ qu’ils ont beaucoup de force,Mais c’est que je suis un peu dur.
Que sçait-on si jamais‖ vous n’allumez de flâmes,Et ne plaisez à d’autres goûts ?Cependant, je m’accorde‖ avec toutes les femmes,Et je tiens mon cœur contre vous.
Vôtre bouche en riant‖ fait que mon nez rechigneDu noir désordre de vos dents,Sans que je leur impute‖ une vapeur maligneQui vient peut-être du dedans.
J’aime sur vôtre front‖ cette guerrière audaceOù l’on voit l’amour en courroux :Et ce poil tout brûlé‖ vous sert de bonne grace,Puisqu’il vous sert sans être à vous.
Parmy vos agrémens,‖ nature désavouëUne si gluante splendeur,Et ce rouge acheté,‖ qui dessus vôtre jouëFait l’office de la pudeur.
Vous n’avez bras, ni mains,‖ teint, ou lèvres vermeilles ;De gorge, il ne s’en parle point :On se mocque chez vous‖ de ces riches merveillesEt de jeunesse et d’embonpoint.
Aussi tant de beauté‖ n’est pas un avantageQui serve d’un grand ornement :Si vous n’êtes pas belle,‖ au moins êtes-vous sageOu la serez incessamment.
Une belle se damne ;‖ on la presse, on l’enflâme,On fait contre elle cent efforts :Afin de vous sauver,‖ le Ciel a mis vôtre âmeEn sûreté dans vôtre corps.
Ce sera pour vos biens,‖ si l’on vous importune ;Et si quelqu’un vous aime un jour,Afin de le blesser,‖ il faut que la FortuneDérobe des traits à l’Amour.
Si le cœur vous en dit,‖ et si vôtre âme goûteLes appas d’un si doux péché,Achetez un galand :‖ quelque cher qu’il vous coûte,Vous aurez toûjours bon marché.
Vous le verrez tout bas,‖ demandant son salaire,Soûpirer d’un ton obligeant ;Quelque chétif qu’il soit,‖ s’il travaille à vous plaire,Il gagnera bien son argent.
Qu’il sera malheureux,‖ s’il faut qu’il se proposeD’acquérir l’esprit par le corps !L’amour qu’on vous témoigne‖ est une étrange chose.Quand le respect en est dehors.
Quelques vœux qu’en secret‖ un amoureux vous offre,Encore qu’il vous presse bien,Prenez garde à la bourse,‖ et fermez vôtre coffre ;Aprés cela, ne craignez rien.
Versification
- Forme
- 15 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 15(abab)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (30 de 8, 30 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 15 quatrains
- Mots à la rime
- a frivole / cajole féminine, classiqueb respect / suspect masculine, classiquea chiche / riche féminine, classiqueb honnêtement / amant masculine, classiquea amorce / force féminine, classiqueb obscur / dur masculine, classiquea flâmes / femmes féminine, classiqueb goûts / vous masculine, classiquea rechigne / maligne féminine, classiqueb dents / dedans masculine, classiquea audace / grace féminine, classiqueb courroux / vous masculine, classiquea désavouë / jouë féminine, classiqueb splendeur / pudeur masculine, classiquea vermeilles / merveilles féminine, classiqueb point / d’embonpoint masculine, classiquea avantage / sage féminine, classiqueb ornement / incessamment masculine, classiquea l’enflâme / âme féminine, classiqueb efforts / corps masculine, classiquea importune / Fortune féminine, classiqueb jour / l’Amour masculine, classiquea goûte / coûte féminine, classiqueb péché / marché masculine, classiquea salaire / plaire féminine, classiqueb obligeant / argent masculine, classiquea propose / chose féminine, classiqueb corps / dehors masculine, classiquea offre / coffre féminine, classiqueb bien / rien masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Benserade, Paris, Librairie des bibliophiles, 1875· numérisation wikisource.org· Sources