Poésies de Benserade, 1697· Stances, sonnets, épigrammes, etc.
Rupture
PUISQUE vôtre superbe cœurNe veut plus de tous mes services,Et que ma patiente humeurSe rebute de vos caprices ;Que vous êtes lasse de moy,Que je veux reprendre ma foyEt vous reprendre aussi la vôtre ;Débarrassez de tant de nœuds,Disons-nous adieu l’un à l’autre,Et là-dessus rompons tous deux.
Réglons-nous mieux à l’avenirSur toutes nos fautes passées,Ou mettons-en le souvenirAu rang des choses effacées ;Renvoyez-moy tous mes poulets,Reprenez tous vos bracelets,Vos bijoux et toute autre chose :Ce sont gages qu’amour a faits ;Et si nous supprimons la cause,Il faut supprimer les effets.
Au reste j’appréhende peuQu’on m’accuse d’ingratitude :Si vous obligeâtes mon feu,Vous payâtes ma servitude.J’eus part à vôtre affection,Par ma sotte soûmission ;Et par un tourment incroyableN’a-t-on pas trop cher achetéLe plaisir le plus délectableQuand il coûte une lâcheté ?
Ne craignez pas que mon courrouxAffecte une fausse victoire,Ni que, pour me venger de vous,Il fasse brèche à vôtre gloire :Vous devez en toute façon,Comme vous l’êtes de soupçon,De la crainte être délivrée ;Il faudroit, pour le mauvais tour,Que vôtre amour vous eût livréeÀ la mercy de mon amour.
Mais en cela nul ne sçauroitS’armer que d’un faux avantage,Soit qu’il ait été mal-adroit,Soit que vous ayez été sage ;Même eussiez-vous, ce qui n’est point,Favorisé du dernier pointLa passion que j’ay sentie,Je ne sçaurois sans lâchetéPrendre vôtre honneur à partieContre vôtre infidélité.
Non, non, quoy que je veuille agirContre vous et pour vous déplaire,Je ne vous puis faire rougirQue de vôtre humeur trop légère ;Aussi n’entreprendray-je pasDe ternir icy vos appasPar une plainte mal formée ;Seulement vous veux-je blâmerDe souffrir d’être bien-aimée,Et ne sçavoir pas bien aimer.
Quand le Ciel, par un coup fatal,Nous fit entrevoir l’un et l’autre,Pour nôtre bien, pour nôtre mal,Vous fûtes mienne et je fus vôtre.Il est vray que je trouvay douxMille appas qui brilloient en vousÀ l’éclat de vôtre présence ;Ils m’ébranlèrent un petit ;Mais vôtre seule complaisanceFut le charme qui m’abbatit.
D’un accueil vraiment gracieuxVôtre accueil eut les apparences,Et dans la douceur de vos yeuxJe vis rire mes espérances.Mon cœur fut tout à vôtre gré ;Et quand je vous l’eus consacréAvec la passion extrêmeDont il étoit si travaillé,Vous l’alliez demander vous-même,Si je ne vous l’eusse baillé.
Vous l’eûtes, et je fus ravyDe vous en voir la seule reine ;Jamais pauvre cœur asservyN’aima tant ses fers et sa peine :Ce vous devoit être un trésor,Que vous posséderiez encor,Et tout entier et sans réserve,Si l’amour vous eust enseignéCette prudence qui conserveCe que le mérite a gagné.
Mais rien n’est étrange en ce point ;Les fruits d’une grande largesseSont des fruits qui ne croissent pointAu champ d’une grande jeunesse :Entretenir des feux constansEst une leçon dont le tempsVous doit faire l’apprentissage.Ainsi, qui vous en conteraNe fera rien qu’à l’avantageDu dernier qui vous aimera.
Le mal est que vôtre beauté,Pour qui maintenant on soûpire,Ne sçaura cette véritéQue sur la fin de son empire ;Enfin vous voudrez essayerPour vôtre profit employerCette nécessaire science ;Il sera trop tard quelque jour,Et vous aurez de la constanceLorsque l’on n’aura plus d’amour.
N’allez pas vous imaginerQue ce que vous venez d’entendreSoit afin de vous détournerDu dessein que je vous voy prendre.Il me plaît, puisqu’il vous a plû ;Comme vous j’y suis résolu ;Si c’est vôtre honneur, c’est ma gloire ;Et de bon cœur je vous promets,Si vous en perdez la mémoire,De ne m’en souvenir jamais.
On auroit tort de vous blâmer.Chacun suivant ce qu’il veut suivre ;Sans nous voir et sans nous aimer,Nous n’avons pas laissé de vivre ;Et comme il m’importe bien peu,Aprés avoir éteint mon feu,Qu’avec vous tout le monde en rie,Souffrez, dans le temps que je perds,Que j’en fasse une raillerie,Aprés en avoir fait des vers.
Versification
- Forme
- 13 dizains (dizains)
- Rimes
- 13(ababccdede)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 13 dizains
- Mots à la rime
- a cœur / humeur masculine, classiqueb services / caprices féminine, classiquec moy / foy masculine, classiqued vôtre / l’autre féminine, classiquee nœuds / deux masculine, classiquea l’avenir / souvenir masculine, classiqueb passées / effacées féminine, classiquec poulets / bracelets masculine, classiqued chose / cause féminine, classiquee faits / effets masculine, classiquea peu / feu masculine, classiqueb d’ingratitude / servitude féminine, classiquec affection / soûmission masculine, classiqued incroyable / délectable féminine, classiquee acheté / lâcheté masculine, classiquea courroux / vous masculine, classiqueb victoire / gloire féminine, classiquec façon / soupçon masculine, classiqued délivrée / livrée féminine, classiquee tour / amour masculine, classiquea sçauroit / mal-adroit masculine, classiqueb avantage / sage féminine, classiquec point masculine, classiqued sentie / partie féminine, classiquee lâcheté / infidélité masculine, classiquea agir / rougir masculine, classiqueb déplaire / légère féminine, classiquec pas / appas masculine, classiqued formée / bien-aimée féminine, classiquee blâmer / aimer masculine, classiquea fatal / mal masculine, classiqueb l’autre / vôtre féminine, classiquec doux / vous masculine, classiqued présence / complaisance féminine, classiquee petit / m’abbatit masculine, classiquea gracieux / yeux masculine, classiqueb apparences / espérances féminine, classiquec gré / consacré masculine, classiqued extrême / vous-même féminine, classiquee travaillé / baillé masculine, classiquea ravy / asservy masculine, classiqueb reine / peine féminine, classiquec trésor / encor masculine, classiqued réserve / conserve féminine, classiquee enseigné / gagné masculine, classiqueb largesse / jeunesse féminine, classiquec constans / temps masculine, classiqued l’apprentissage / l’avantage féminine, classiquee contera / aimera masculine, classiquea beauté / vérité masculine, classiqueb soûpire / empire féminine, classiquec essayer / employer masculine, classiqued science / constance féminine, classiquee jour / d’amour masculine, classiquea imaginer / détourner masculine, classiqueb d’entendre / prendre féminine, classiquec plû / résolu masculine, classiqued gloire / mémoire féminine, classiquee promets / jamais masculine, classiqueb suivre / vivre féminine, classiqued rie / raillerie féminine, classiquee perds / vers masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
130 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Benserade, Paris, Librairie des bibliophiles, 1875· numérisation wikisource.org· Sources