Poésies de Benserade, 1697· Stances, sonnets, épigrammes, etc.
Sur l’Amour d’Uranie avec Philis
JE ne murmure pas,‖ infidelle Uranie,De vôtre trahison ;Et je ne prétens point,‖ dessous ma tyrannie,Gêner vôtre raison.
Si pour un autre Amant‖ vous aviez pris le change,Je l’aurois enduré :Je blâmois vôtre amour,‖ et je trouvois étrangeQu’il avoit tant duré.
Je n’ai rien de charmant,‖ ni rien de comparableÀ vos perfections ;Et vous êtes d’ailleurs‖ d’un sexe variableEn ses affections.
Mais quoi ! vôtre amitié,‖ pour suivre une autre Amante,Se sépare de nous !Belle certainement,‖ adorable, charmante,Mais femme comme vous.
De céder la victoire‖ il est assez infâme,Quel que soit le Vainqueur ;Mais d’être lâchement‖ vaincu par une femme,C’est double crêve-cœur.
Il faut le confesser,‖ il est vrai qu’elle est belle,Qu’elle est pleine d’attraits ;Et que mal-aisément‖ l’âme la plus rebelle,Se défend de ses traits.
Pour elle tout languit ;‖ pour elle tout soupireOù que tournent ses pas ;Les plus nobles Vainqueurs‖ reconnoissent l’empireDe ses divins appas.
Des braves qui cent fois‖ des flots et de l’orageMéprisèrent l’orgueil ;De fameux Conquérans,‖ viennent faire naufrageÀ ce fatal écueil.
Même en ce beau rivage,‖ où la mer se couronneDe bouquets d’oranger,On vit le Dieu des Eaux,‖ quittant sceptre et couronne,Sous ses loix se ranger.
Elle est, il est bien vrai,‖ digne d’être admiréeDe tous également ;Mais sa divinité‖ ne doit être adoréeQue de nous seulement.
Chacun serve ses Dieux ;‖ les prêtres de CibelleAux Autels de Vénus,Leur offrande à la main,‖ quoique pompeuse et belle,Seroient les mal-venus.
Aussi, quoiqu’elle jure‖ et quoiqu’elle vous mente,Vous croyez vainementQu’elle ait jamais pour vous‖ cette ardeur véhémenteQu’on a pour un Amant.
Pour peu que de bon sens‖ sa raison soit guidée,Elle voit aisément,Que vôtre passion‖ n’est qu’une folle idée,Ou qu’un déguisement.
Non, non, vôtre amitié,‖ de quoi qu’elle se vante,Ne sçauroit la toucher ;Et celle qui pour nous‖ est sensible et vivante,Pour vous est un rocher.
Vôtre flâme est brillante,‖ elle tonne, elle éclaire,Mais elle est sans vigueur ;Elle peut éveiller‖ et jamais satisfaireL’amoureuse langueur.
Vos baisers sont pareils‖ à ces baisers timidesQu’une mère a d’un fils ;Au prix de nos baisers‖ pressez, ardens, humides,En sucre tout confits.
Le duvet d’un Amant,‖ pique la bouche et l’âme ;C’est un doux aiguillonQui d’un sang amoureux‖ dans le cœur d’une DameExcite le boüillon.
Quand l’Astre du matin‖ sollicite la RoseD’un baiser amoureux,D’aise elle épanouït‖ sa feüille à demi closeÀ ses rais vigoureux.
Mais quand la froide Lune,‖ à l’amour impuissante,En pense faire autant,Au contraire, sa fleur‖ débile et languissanteSe resserre à l’instant.
Et ses rayons gelez,‖ sa couronne incarnate,S’étreint en peloton ;Se cache sous l’épine,‖ en ses feuilles se natte,Et ferme son bouton.
Alors que vous pressez‖ la bouche d’une DameDe baisers trop ardens,Et que vous pénétrez‖ jusqu’à l’humide flâmeQui s’enferme au dedans ;
Aux guespes des jardins‖ vous devenez pareilles,Qui sans faire du miel,Picotent sur les fleurs‖ le butin des abeillesEt la Manne du ciel.
Voit-on les animaux,‖ quelqu’ardeur qui les presse,Ainsi s’apparier,Et colombe à colombe,‖ ou tigresse à tigresseJamais se marier ?
Quand le Palmier femelle‖ à son mâle se mêle,Il l’embrasse en amant ;Mais on a beau le joindre‖ à quelqu’autre femelle,Il est sans mouvement.
Des plaisirs amoureux,‖ ainsi qu’on le peut croire,Vénus sçavoit le goût ;À ce jeu toutefois‖ il n’est point de mémoireQu’elle ait trouvé ragoût.
Si l’Amante pouvoit‖ donner à son AmanteLes douceurs de l’amy,Pour devenir garçon‖ l’amoureuse DianteN’auroit pas tant gémy.
Même, pour nous haïr,‖ ces farouches guerrièresNe s’entr’aimèrent pas ;Mais d’un parfait amour‖ alloient sur leurs frontièresGoûter les vrais appas.
Leur Reine généreuse,‖ au conquérant d’AsieAlla faire l’amour ;Et tant qu’elle eut passé‖ sa douce fantaisieDemeura dans sa cour.
Amour est un brasier :‖ ajoûter flâme à flâme,Ce n’est que la grossir ;Amour est une playe,‖ et le jus du dictameLe peut seul adoucir.
Amour est un désir :‖ l’union et la joyeEst son terme et sa fin ;Amour est un chasseur :‖ il luy faut une proye,Qu’il coure et prenne enfin.
Amour est un concert :‖ il faut qu’il se composeDe différens accords ;C’est un nœud mutuel‖ qui veut et qui supposeUn entrelas de corps.
Amour est un enfant :‖ avecque la mammelleIl luy faut le brouet ;C’est un petit mignon‖ qui bien souvent gromelle :Il luy faut un jouet.
Vous estes nos moitiez,‖ avec nous assortiesVous formez un beau tout ;Séparez-vous de nous,‖ vous n’estes que parties,Vous n’estes rien du tout.
Séparez-vous de nous,‖ vous n’estes que des ombresSans force et sans pouvoir.Vous estes les zéros,‖ et nous sommes les nombresQui vous faisons valoir.
Je sçai que la beauté,‖ par tout victorieuse,Nous dompte et nous régit ;Et que sur tous les cœurs‖ sa force impérieuseÉgalement agit.
Hé bien, honorez-la,‖ comme les autres choses,D’un sentiment léger,Comme on prise les lys,‖ comme on chérit les rosesD’un parterre étranger.
Mais venir sur nos champs‖ en faire des rapinesEn insolent Vainqueur,Ne méritez-vous pas‖ d’y trouver des épinesQui vous percent le cœur ?
Ah ! quittez désormais‖ cette étrange manie,Réglez mieux vos désirs ;Et revenez goûter,‖ adorable Uranie,Les solides plaisirs.
Mais vous, fière beauté,‖ que prétendez-vous faire ?Voulez-vous me ravirUn bien qui ne sçauroit‖ que peu vous satisfaire,Et peut bien me servir ?
Donnez-moy donc au moins‖ une Amante pour l’autre,Troquons, je le veux bien ;Ou rendez-moy son cœur,‖ ou donnez-moy le vôtreÀ la place du sien.
Versification
- Forme
- 40 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 40(abab)
- Mètre
- Hexasyllabes et alexandrins (80 de 6, 80 de 12)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 40 quatrains
- Mots à la rime
- a Uranie / tyrannie féminine, classiqueb trahison / raison masculine, classiquea change / étrange féminine, classiqueb enduré / duré masculine, classiquea comparable / variable féminine, classiqueb perfections / affections masculine, classiquea Amante / charmante féminine, classiqueb nous / vous masculine, classiquea infâme / femme féminine, classiqueb Vainqueur / crêve-cœur masculine, classiquea belle / rebelle féminine, classiqueb d’attraits / traits masculine, classiquea soupire / l’empire féminine, classiqueb pas / appas masculine, classiquea l’orage / naufrage féminine, classiqueb l’orgueil / écueil masculine, classiquea couronne féminine, classiqueb d’oranger / ranger masculine, classiquea admirée / adorée féminine, classiqueb également / seulement masculine, classiquea Cibelle / belle féminine, classiqueb Vénus / mal-venus masculine, classiquea mente / véhémente féminine, classiqueb vainement / Amant masculine, classiquea guidée / idée féminine, classiqueb aisément / déguisement masculine, classiquea vante / vivante féminine, classiqueb toucher / rocher masculine, classiquea éclaire / satisfaire féminine, classiqueb vigueur / langueur masculine, classiquea timides / humides féminine, classiqueb fils / confits masculine, classiquea l’âme / Dame féminine, classiqueb aiguillon / boüillon masculine, classiquea Rose / close féminine, classiqueb amoureux / vigoureux masculine, classiquea impuissante / languissante féminine, classiqueb autant / l’instant masculine, classiquea incarnate / natte féminine, classiqueb peloton / bouton masculine, classiquea Dame / flâme féminine, classiqueb ardens / dedans masculine, classiquea pareilles / abeilles féminine, classiqueb miel / ciel masculine, classiquea presse / tigresse féminine, classiqueb s’apparier / marier masculine, classiquea mêle / femelle féminine, classiqueb amant / mouvement masculine, classiquea croire / mémoire féminine, classiqueb goût / ragoût masculine, classiquea Amante / Diante féminine, classiqueb l’amy / gémy masculine, classiquea guerrières / frontières féminine, classiquea d’Asie / fantaisie féminine, classiqueb l’amour / cour masculine, classiquea flâme / dictame féminine, classiqueb grossir / adoucir masculine, classiquea joye / proye féminine, classiqueb fin / enfin masculine, classiquea compose / suppose féminine, classiqueb accords / corps masculine, classiquea mammelle / gromelle féminine, classiqueb brouet / jouet masculine, classiquea assorties / parties féminine, classiqueb tout masculine, classiquea ombres / nombres féminine, classiqueb pouvoir / valoir masculine, classiquea victorieuse / impérieuse féminine, classiqueb régit / agit masculine, classiquea choses / roses féminine, classiqueb léger / étranger masculine, classiquea rapines / épines féminine, classiqueb Vainqueur / cœur masculine, classiquea manie / Uranie féminine, classiqueb désirs / plaisirs masculine, classiquea faire / satisfaire féminine, classiqueb ravir / servir masculine, classiquea l’autre / vôtre féminine, classiqueb bien / sien masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
160 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Benserade, Paris, Librairie des bibliophiles, 1875· numérisation wikisource.org· Sources