Œuvres complètes de Béranger, 1839
Cinquante ans
Pourquoi ces fleurs ? est-ce ma fête ?Non ; ce bouquet vient m’annoncerQu’un demi-siècle sur ma têteAchève aujourd’hui de passer.Oh ! combien nos jours sont rapides !Oh ! combien j’ai perdu d’instants !Oh ! combien je me sens de rides !Hélas ! hélas ! j’ai cinquante ans.
À cet âge, tout nous échappe ;Le fruit meurt sur l’arbre jauni.Mais à ma porte quelqu’un frappe ;N’ouvrons point : mon rôle est fini.C’est, je gage, un docteur qui jetteSa carte où s’est logé le temps.Jadis, j’aurais dit : c’est Lisette.Hélas ! hélas ! j’ai cinquante ans.
En maux cuisants vieillesse abonde :C’est la goutte qui nous meurtrit ;La cécité, prison profonde ;La surdité dont chacun rit.Puis la raison, lampe qui baisse,N’a plus que des feux tremblotants.Enfants, honorez la vieillesse !Hélas ! hélas ! j’ai cinquante ans.
Ciel ! j’entends la mort qui, joyeuse,Arrive en se frottant les mains.À ma porte, la fossoyeuseFrappe ; adieu, messieurs les humains !En bas, guerre, famine et peste ;En haut, plus d’astres éclatants.Ouvrons, tandis que Dieu me reste.Hélas ! hélas ! j’ai cinquante ans.
Mais non ! c’est vous ! vous, jeune amie !Sœur de charité des amours !Vous tirez mon âme endormieDu cauchemar des mauvais jours.Semant les roses de votre âgePartout, comme fait le printemps,Parfumez les rêves d’un sage.Hélas ! hélas ! j’ai cinquante ans.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources