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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes de Béranger, 1839

Les dix mille francs

LA FORCE, 1829

Pierre-Jean de Béranger· 48 vers

Air : T’en souviens-tu, etc.,ou vaudeville de Taconnet

Dix mille francs, dix mille francs d’amende !Dieu ! quel loyer pour neuf mois de prison !Le pain est cher et la misère est grande,Et pour longtemps je dîne à la maison.Cher président, n’en peut-on rien rabattre ?« Non ! non ! jeûnez et vous et vos parents.« Pour fait d’outrage aux enfants d’Henri-Quatre ,« De par le Roi, payez dix mille francs. »

Je paierai donc ; mais, las ! que va-t-on faireDe cet argent que si bien j’emploierais ?D’un substitut sera-t-il le salaire ?D’un conseiller paiera-t-il les arrêts ?Déjà s’avance une main longue et sale :C’est la police et ses comptes courants.Quand sur ma muse on venge la morale ,Pour les mouchards comptons deux mille francs.

Moi-même ainsi partageant ma dépouille,Sur mon budget portons les affamés.Au pied du trône une harpe se rouille :Bardes du sacre, êtes-vous enrhumés ?Chantez, messieurs, faites pondre la poule ;Envahissez croix, titres, biens et rangs.Dût-on encor briser la sainte Ampoule,Pour les flatteurs comptons deux mille francs.

Que de géants là bas je vois paraître !Vieux ou nouveaux, tous nobles à cordons.Fiers de servir, ils font au gré du maîtreSignes de croix, saluts ou rigodons.À tout gâteau leur main fait large entaille :Car ils sont grands, même infiniment grands.Ils nous feront une France à leur taille.Pour ces laquais comptons trois mille francs.

Je vois briller chapes, mitres et crosses,Chapeaux pourprés, vases d’argent et d’or ;Couvents, hôtels, valets, blasons, carrosses.Ah ! saint Ignace a pillé le trésor.De mes refrains l’un des siens qui le venge,Promet mon âme aux gouffres dévorants .Déjà le diable a plumé mon bon ange .Pour le clergé comptons trois mille francs.

Vérifions, la somme en vaut la peine :Deux et deux quatre ; et trois, sept ; et trois, dix.C’est bien leur compte. Ah ! du moins La Fontaine,Sans rien payer fut exilé jadis .Le fier Louis eût biffé la sentenceQui m’appauvrit pour quelques vers trop francs.Monsieur Loyal, délivrez-moi quittance ;Vive le Roi ! voilà dix mille francs .

48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources