Œuvres complètes de Béranger, 1839
Les Orangs-Outangs
Air : Un ancien proverbe dit ; ou de Calpigi
Jadis, si l’on en croit Ésope,Les orangs-outangs de l’EuropeParlaient si bien, que d’eux, hélas !Nous sont venus les avocats.Un des leurs, à son auditoireDit un jour : « Consultez l’histoire ;« Messieurs, l’homme fut en tout temps« Le singe des orangs-outangs.
« Oui ; d’abord, vivant de nos miettes,« Il prit de nous l’art des cueillettes ;« Puis, d’après nous, le genre humain« Marcha droit, la canne à la main.« Même avec le ciel qui l’effraie,« Il use de notre monnaie.« Messieurs, l’homme fut en tout temps« Le singe des orangs-outangs.
« Il prend nos amours pour modèles ;« Mais nos guenons nous sont fidèles.« Sans doute il n’a bien imité« Que notre cynisme effronté.« C’est, chez nous, qu’à vivre sans gêne« S’instruisit le grand Diogène.« Messieurs, l’homme fut en tout temps« Le singe des orangs-outangs.
« L’homme a vu chez nous une armée,« D’un centre et d’ailes bien formée,« Ayant, sous les chefs les meilleurs,« Garde, avant-garde et tirailleurs.« Il n’avait pas mis Troie en cendre,« Que nous comptions vingt Alexandre.« Messieurs, l’homme fut en tout temps,« Le singe des orangs-outangs.
« Avec bâton, épée ou lance,« Tuer est l’art par excellence.« Nous l’enseignons. Or dites-moi,« Pourquoi l’homme est-il notre roi ?« Grands dieux ! c’est fait pour rendre impie.« Votre image est notre copie.« Oui, dieux, l’homme fut en tout temps« Le singe des orangs-outangs. »
Quoi ! dit Jupin, à mes oreilles,Toujours, singes, castors, abeilles,Crieront : C’est un ours mal léché,Votre homme ; où l’avez-vous péché ?Tout sot qu’il est, il me cajole.Ôtons aux bêtes la parole ;Car l’homme encor sera longtempsLe singe des orangs-outangs.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources