Œuvres complètes de Béranger, 1839
Poniatowski
JUILLET 1831
Air des Trois couleurs
Quoi ! vous fuyez, vous, les vainqueurs du monde !Devant Leipsig le sort s’est-il mépris ?Quoi ! vous fuyez ! et ce fleuve qui gronde,D’un pont qui saute emporte les débris !Soldats, chevaux, pêle-mêle, et les armes,Tout tombe là ; l’Elster roule entravé.Il roule sourd aux vœux, aux cris, aux larmes :« Rien qu’une main, (bis) Français, je suis sauvé ! »
« Rien qu’une main ? malheur à qui l’implore !« Passons, passons. S’arrêter ! et pour qui ? »Pour un héros que le fleuve dévore :Blessé trois fois, c’est Poniatowski.Qu’importe ! on fuit. La frayeur rend barbare.À pas un cœur son cri n’est arrivé.De son coursier le torrent le sépare :« Rien qu’une main, Français, je suis sauvé ! »
Il va périr ; non ; il lutte, il surnage ;Il se rattache aux longs crins du coursier.« Mourir noyé ! dit-il, lorsqu’au rivage« J’entends le feu, je vois luire l’acier !« Frères, à moi ! vous vantiez ma vaillance.« Je vous chéris ; mon sang l’a bien prouvé.« Ah ! qu’il m’en reste à verser pour la France !« Rien qu’une main, Français, je suis sauvé ! »
Point de secours ! et sa main défaillanteLâche son guide : adieu, Pologne, adieu !Mais un doux rêve, une image brillanteDans son esprit descend du sein de Dieu.« Que vois-je ? enfin, l’aigle blanc se réveille,« Vole, combat, de sang russe abreuvé.« Un chant de gloire éclate à mon oreille.« Rien qu’une main, Français, je suis sauvé ! »
Point de secours ! il n’est plus, et la riveVoit l’ennemi camper dans ses roseaux.Ces temps sont loin, mais une voix plaintiveDans l’ombre encore appelle au fond des eaux ;Et depuis peu (grand Dieu, fais qu’on me croie !),Jusques au ciel son cri s’est élevé.Pourquoi ce cri que le ciel nous renvoie :« Rien qu’une main, Français, je suis sauvé ! »
C’est la Pologne et son peuple fidèleQui tant de fois a pour nous combattu ;Elle se noie au sang qui coule d’elle,Sang qui s’épuise en gardant sa vertu.Comme ce chef mort pour notre patrie,Corps en lambeaux dans l’Elster retrouvé,Au bord du gouffre un peuple entier nous crie :« Rien qu’une main, Français, je suis sauvé ! »
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources