Œuvres complètes de Béranger, 1839
Complainte sur la mort de Trestaillon
EN STYLE DU GENRE
Air de toutes les complaintes
Venez tous, bons catholiques,Jésuites, grands et petits,Et vous, nouveaux convertis,Vous, nos meilleures pratiques,Venez dire un in pacePour un héros trépassé.
Bénissons tous la mémoireDe monsieur de Trestaillon.De la RestaurationLui seul ayant fait la gloire,Sa mort, vrai malheur public,Est un fâcheux pronostic.
Portefaix cité dans NîmesPour sa douce piété,D’assassin il fut traitéPar de brutales victimes,Quand son bras sur tel ou telVengea le trône et l’autel.
Souvent ivre de rogome,Ou surpris en mauvais lieu,Pour rester pur devant Dieu,Tout les huit jours, ce digne homme,Communiait saintement,Soit à jeun, soit autrement.
Fort de sa cocarde blanche,À tuer des protestantsIl consacrait tout son temps,Sans excepter le dimanche ;Car il s’était procuréDes dispenses du curé.
Miracle ! en vain il s’amuseÀ massacrer en plein jour ;Traduit devant une cour,Aucun témoin ne l’accuse.Les juges au prévenuDisent : Ni vu ni connu.
Riche alors de mainte sommeQui lui venait de bien haut,Il buvait frais au temps chaud,Vivant en bon gentilhomme,Et chacun avait grand soinDe le saluer de loin.
Mais la mort rien ne respecte ;Elle vient nous le ravir,Quand il pouvait nous servirContre tous ceux qu’on suspecte ;Il meurt en disant : Corbleu !J’aurais été cordon bleu.
Des nobles portent sa bière ;Nos magistrats sont en deuil ;Le clergé, la larme à l’œil,Marche avec croix et bannière.Ainsi l’on ne dira pasQue les prêtres sont ingrats.
On vient d’écrire au Saint-PèrePour qu’il soit canonisé.Quoique ce soit bien usé,Dans peu l’on verra, j’espère,Nos loups, chassant les brebis,Lui dire : Ora pro nobis !
En attendant ses reliquesQu’à Mont-Rouge on bénira,Ses exploits on donneraEn exemple aux catholiques,Afin que sans examenChacun d’eux l’imite. Amen.
66 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources