Œuvres complètes de Béranger, 1839
L’échelle de jacob
Air : Ah ! si ma dame me voyait
Lorsqu’un patriarche, en dormant,Vit la plus longue des échelles,Où, de crainte d’user leurs ailes,Les anges montaient lestementJusqu’aux portes du firmament ;Il vit ses fils, quelqu’un l’assure,Sur l’échelle aussi se hisser,Croyant qu’au ciel on fait l’usure.Grand dieu ! le pied va leur glisser !
De ce cri du fils d’IsaacSa race ne tient aucun compte.À l’échelle chaque Hébreu monte,Fraudant eau-de-vie et tabac,Des écus rognés dans un sac.Chargés de bijoux et de traites,Ils vont d’abord, pour commercer,Aux anges vendre des lorgnettes.Grand dieu ! le pied va leur glisser !
Mais Jacob en voit deux ou troisDont nos désastres font la gloire.Un page leur tient l’écritoire ;Ils ont des titres, et, je crois,Des crachats et même des croix.Riches de l’or de cent provinces,Sur leur coffre ils ont fait tracer :« Mont-de-piété pour les princes. »Grand dieu ! le pied va leur glisser !
« Ah ! dit Jacob, des fils si chers« Prouvent que Dieu tient sa promesse.« Seuls ils font la hausse et la baisse,« Ont seuls tous les emprunts ouverts ;« Mes fils règnent sur l’univers.« C’est la peste à qui rien n’échappe ;« Voyez dix rois les caresser.« Ils se font bénir par le pape.« Grand dieu ! le pied va leur glisser !
« Qui les suit ? c’est un cordon bleu« Qu’en frère chacun d’eux embrasse.« Cet homme est-il bien de ma race ?« Son trois pour cent le prouve un peu,« Mais sandis ! n’est pas de l’hébreu.« À mes fils comme il se cramponne !« Quoi ! pour voir le Jourdain hausser« Ils ont assuré la Garonne !« Grand dieu ! le pied va leur glisser ! »
Tandis qu’il les voit à grands pasSur l’échelle élever leur course,Vient Satan qui crie : « À la Bourse !« Messieurs, on craint de grands débats. »Bien vite ils regardent en bas.La tête tourne à la séquelleDont l’orgueil est si haut placé :Le diable a secoué l’échelle.Grand dieu ! le pied leur a glissé !
54 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources