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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes de Béranger, 1839

L’enfant de bonne maison

OU MÉMOIRE PRÉSENTÉE À MESSIEURS DE L’ÉCOLE DES CHARTRES, CRÉÉE PAR UNE NOUVELLE ORDONNANCE

Pierre-Jean de Béranger· 88 vers

Air de la Treille de sincérité

Seuls arbitresDu sceau des titres,Chartriers, rendez-moi l’honneur :Je suis bâtard d’un grand seigneur. (bis.)

De votre savoir qui prospèreJ’attends parchemins et blason :Un bâtard est fils de son père ;Je veux restaurer ma maison. (bis.)Oui, plus noble que certains êtres,Des priviléges fiers suppôts,Moi je descends de mes ancêtres ;Que leur âme soit en repos !

Seuls arbitresDu sceau des titres,Chartriers, rendez-moi l’honneur :Je suis bâtard d’un grand seigneur.

Ma mère, en illustre personne,Dédaigna robins et traitants ;De l’Opéra sortit baronne,Et se fit comtesse à trente ans.Marquise enfin des plus sévères,Elle nargua les sots propos.Auprès de mes chastes grands’mèresQue son âme soit en repos !

Seuls arbitresDu sceau des titres,Chartriers, rendez-moi l’honneur :Je suis bâtard d’un grand seigneur.

Mon père, que sans flatterieJe cite avant tous ses aïeux,Était chevalier d’industrie,Sans en être moins glorieux.Comme il avait pour plaire aux damesDe vieux cordons et l’air dispos,Il vécut aux dépens des femmes :Que son âme soit en repos !

Seuls arbitresDu sceau des titres,Chartriers, rendez-moi l’honneur :Je suis bâtard d’un grand seigneur.

Endetté de plus d’une somme,Et dans un donjon retiré,Mon aïeul, en bon gentilhomme,S’enivrait avec son curé.Sur le dos des gens du village,Après boire, il cassait les pots.Il but ainsi son héritage ;Que son âme soit en repos !

Seuls arbitresDu sceau des titres,Chartriers, rendez-moi l’honneur :Je suis bâtard d’un grand seigneur.

Mon bisaïeul, chassant de race,Fut un comte fort courageux,Qui, laissant rouiller sa cuirasse,Joua noblement tous les jeux.Après une suite traîtresseDe pics, de repics, de capots,Un as dépouilla son altesse :Que son âme soit en repos !

Seuls arbitresDu sceau des titres,Chartriers, rendez-moi l’honneur :Je suis bâtard d’un grand seigneur.

Mon trisaïeul, roi légitimeD’un pays fort mal gouverné,Tranchait parfois du magnanime,Surtout quand il avait dîné.Mais les plaisirs de ce grand princeAyant absorbé les impôts,Il mangea province à province :Que son âme soit en repos !

Seuls arbitresDu sceau des titres,Chartriers, rendez-moi l’honneur :Je suis bâtard d’un grand seigneur.

De ces faits dressez un sommaire,Messieurs, et prouvez qu’à moi seulJe vaux autant que père et mère,Aïeul, bisaïeul, trisaïeul.Grâce à votre art que j’utilise,Qu’on me tire enfin des tripots ;Qu’on m’enterre au chœur d’une église ;Que mon âme soit en repos !

Seuls arbitresDu sceau des titres,Chartriers, rendez-moi l’honneur :Je suis bâtard d’un grand seigneur.

88 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources