Œuvres complètes de Béranger, 1839
L’ombre d’Anacréon
SAINTE-PÉLAGIE
Air de la Sentinelle
Un jeune Grec sourit à des tombeaux :Victoire ! il dit ; l’écho redit : Victoire !Ô demi-dieux ! vous nos premiers flambeaux,Trompez le styx, revoyez votre gloire !Soudain sous un ciel enchantéUne ombre apparaît et s’écrie :« Doux enfant de la Liberté, (bis.)« Le plaisir veut une patrie !« Une patrie !
« Ô peuple grec ! c’est moi dont les destins« Furent si doux chez tes aïeux si braves ;« Quand ils chantaient l’amour dans leurs festins,« Anacréon en chassait les esclaves.« Jamais la tendre Volupté« N’approcha d’une âme flétrie.« Doux enfant de la Liberté,« Le Plaisir veut une patrie !« Une patrie !
« De l’aigle encor l’aile rase les cieux,« Du rossignol les chants sont toujours tendres ;« Toi, peuple grec, tes arts, tes lois, tes dieux,« Qu’en as-tu fait ? qu’as-tu fait de nos cendres ?« Tes fêtes passent sans gaîté« Sur une rive encor fleurie.« Doux enfant de la Liberté,« Le Plaisir veut une patrie !« Une patrie !
« Déja vainqueur, chante et vole au danger ;« Brise tes fers : tu le peux, si tu l’oses.« Sur nos débris, quoi ! le vil étranger« Dort enivré du parfum de tes roses.« Quoi ! payer avec la beauté« Un tribut à la barbarie !« Doux enfant de la Liberté,« Le Plaisir veut une patrie !« Une patrie !
« C’est trop rougir aux yeux du voyageur« Qui d’Olympie évoque la mémoire.« Frappe ! et ces bords, au gré d’un ciel vengeur,« Reverdiront d’abondance et de gloire.« Des tyrans le sang détesté« Réchauffe une terre appauvrie.« Doux enfant de la Liberté,« Le Plaisir veut une patrie !« Une patrie !
« À tes voisins n’emprunte que du fer :« Tout peuple esclave est allié perfide.« Mars va t’armer des feux de Jupiter ;« Cher à Vénus, son étoile te guide :« Bacchus, dieu toujours indompté,« Remplira ta coupe tarie.« Doux enfant de la Liberté,« Le Plaisir veut une patrie !« Une patrie ! »
Il se rendort le sage de Téos.La Grèce enfin suspend ses funérailles.Thèbes, Corinthe, Athènes, Sparte, Argos,Ivres d’espoir, exhumez vos murailles !Vos vierges même ont répétéCes mots d’une voix attendrie :« Doux enfant de la Liberté,« Le Plaisir veut une patrie !« Une patrie ! »
63 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources