Œuvres complètes de Béranger, 1839
Le poëte de cour
POUR LA FÊTE DE MARIE *** 1824
Air de la Treille de sincérité
On achèteLyre et musette ;Comme tant d’autres, à mon tour,Je me fais poëte de cour. (bis.)
Te chanter encore, ô Marie !Non, vraiment je ne l’ose pas.Ma muse enfin s’est aguerrie,Et vers la cour tourne ses pas. (bis.)Je gage, s’il naît un Voltaire,Qu’on emprunte pour l’acheter.Prêt à me vendre au ministère,Pour toi je ne puis plus chanter.
On achèteLyre et musette ;Comme tant d’autres, à mon tour,Je me fais poëte de cour.
Ce que je dirais pour te plaireFerait rire ailleurs de pitié :L’amour est notre moindre affaire ;Les grands ont banni l’amitié.On siffle le patriotisme ;Ce qu’on sait le mieux, c’est compter :J’adresse une ode à l’égoïsme.Pour toi je ne puis plus chanter.
On achèteLyre et musette ;Comme tant d’autres, à mon tour,Je me fais poëte de cour.
Je crains que ta voix ne m’inspireL’éloge des Grecs valeureux,Contre qui l’Europe conspirePour ne plus rougir devant eux.En vain ton âme généreuseDe leurs maux se laisse attrister ;Moi je chante l’Espagne heureuse.Pour toi je ne puis plus chanter.
On achèteLyre et musette ;Comme tant d’autres, à mon tour,Je me fais poëte de cour.
Dans mes calculs, Dieu ! quel déboireSi de ton héros je parlais !Il nous a légué tant de gloireQu’on est embarrassé du legs.Lorsque ta main pare son busteDe lauriers qu’on doit respecter,J’encense une personne auguste.Pour toi je ne puis plus chanter.
On achèteLyre et musette ;Comme tant d’autres, à mon tour,Je me fais poëte de cour.
Pourquoi douter, chère Marie,Que ton ami change à ce point ?Liberté, gloire, honneur, patrie,Sont des mots qu’on n’escompte point.Des chants pour toi sont la satireDes grands que j’apprends à flatter.Non, quoi que mon cœur veuille dire,Pour toi je ne puis plus chanter.
On achèteLyre et musette ;Comme tant d’autres, à mon tour,Je me fais poëte de cour.
64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources