Œuvres complètes de Béranger, 1839
Le temps
Air : Ce magistrat irréprochable
Près de la beauté que j’adoreJe me croyais égal aux dieux,Lorsqu’au bruit de l’airain sonoreLe Temps apparut à nos yeux. (bis.)Faible comme une tourterelleQui voit la serre des vautours,Ah ! par pitié, lui dit ma belle,Vieillard, épargnez nos amours !
Devant son front chargé de ridesSoudain nos yeux se sont baissés ;Nous voyons à ses pieds rapidesLa poudre des siècles passés.À l’aspect d’une fleur nouvelleQu’il vient de flétrir pour toujours,Ah ! par pitié, lui dit ma belle,Vieillard, épargnez nos amours !
Je n’épargne rien sur la terre,Je n’épargne rien même aux cieux,Répond-il d’une voix austère :Vous ne m’avez connu que vieux.Ce que le passé vous révèleRemonte à peine à quelques jours.Ah ! par pitié, lui dit ma belle,Vieillard, épargnez nos amours !
Sur cent premiers peuples célèbresJ’ai plongé cent peuples fameuxDans un abîme de ténèbres,Où vous disparaîtrez comme eux.J’ai couvert d’une ombre éternelleDes astres éteints dans leur cours.Ah ! par pitié, lui dit ma belle,Vieillard, épargnez nos amours !
Mais, malgré moi, de votre mondeLa volupté charme les maux ;Et de la nature fécondeL’arbre immense étend ses rameaux.Toujours sa tige renouvelleDes fruits que j’arrache toujours.Ah ! par pitié, lui dit ma belle,Vieillard, épargnez nos amours !
Il nous fuit ; et près de le suivre,Les plaisirs, hélas ! peu constants,Nous voyant plus pressés de vivre,Nous bercent dans l’oubli du Temps.Mais l’heure en sonnant nous rappelleCombien tous nos rêves sont courts ;Et je m’écrie avec ma belle :Vieillard, épargnez nos amours !
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources